Iphigénie, de Racine

Iphigénie, de Racine

Iphigénie est une pièce de Racine créée en 1674. Elle a pour thème la décision du sacrifice d’Iphigénie par son père, Agamemnon, afin que la colère des dieux soit apaisée. C’est seulement à ce prix que l’armée grecque pourra atteindre les rivages de Troie. C’est une pièce saisissante dans son écriture. Il y règne une atmosphère sombre rassemblant les sentiments de peur, de colère, de tristesse. La gravité de la pièce est renforcée quand, au milieu du déchaînement des passions sur la question du sacrifice, Iphigénie apparaît digne, droite, calme, prête à verser son sang pour la nation grecque. Seulement, cette pureté n’est pas destinée à mourir et sera sauvée par le sang d’Eriphile, une princesse sombre et violente.

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Plan de l’article :

I-L’histoire
1.La pièce de Racine
2.Les divergences avec le mythe traditionnel
II-Les personnages
III-La tragédie
1.Par actes et par scènes
2.Une tragédie classique ?
3.Le tragique du duo Iphigénie/Eriphile
— Le lien entre les deux personnages
— Le tragique dans le personnage d’Iphigénie
— Le tragique dans le personnage d’Eriphile
IV-Extrait

Sacrifice d'Iphigénie d'après Tiepolo© Weimar Staatliche Kunstsammlungen

Sacrifice d’Iphigénie d’après Tiepolo
© Weimar Staatliche Kunstsammlungen

I-L’histoire :

1.La pièce de Racine

Pâris, prince troyen, a enlevé Hélène, reine de Sparte, à son mari Ménélas. Liés par un serment, les rois de Grèce décident de partir en guerre contre les ravisseurs de la plus belle femme du monde. Lorsque la pièce s’ouvre, les grecs sont rassemblés sous les ordres d’Agamemnon afin d’attaquer Troie. Seulement, ils ne peuvent pas prendre la mer car les vents ont cessé de souffler. C’est une malédiction envoyée par Diane (Diane est le nom romain de la déesse grecque Artémis). Agamemnon apprend d’un oracle nommé Calchas qu’il doit sacrifier sa fille, Iphigénie, afin que les vents soufflent à nouveau. Le roi est contraint de se plier à son devoir plutôt qu’à son cœur de père, malgré les souffrances que cette décision provoque. Il fait venir Iphigénie au campement grec en lui affirmant que c’est pour y épouser Achille. La jeune fille ne se doute pas que l’hymen se promet funèbre en vérité.

Même si Agamemnon regrette son choix de se plier à l’oracle, et même si le roi a tenté de revenir sur l’ordre de faire venir sa fille, l’issue fatale se précise d’actes en actes. Le destin joue contre le sang de la famille royale d’Argos (ou de Mycènes selon les sources du mythe). Iphigénie arrive dans le campement grec. Elle est accompagnée de sa mère, Clytemnestre et d’Eriphile, une princesse originaire de Lesbos dont on ignore tout de la naissance. Eriphile a été faite prisonnière par Achille et a été confiée à Iphigénie qui a pris soin d’elle.
Iphigénie croit toujours qu’elle est là pour épouser Achille. Eriphile, quant à elle, jalouse de la princesse et secrètement amoureuse de son ravisseur, rumine sa rancœur et esquisse les plans d’une vengeance dans son esprit.

Les retrouvailles entre Agamemnon et sa fille sont loin d’être heureuses. Iphigénie ne comprend pas les froideurs de son père. Puis sa mère entre en scène et lui révèle qu’elle a eut vent du désir d’Achille de reporter les noces. Iphigénie ne comprend pas ce brusque changement dans le désir de celui qu’elle aime. Elle se sent abandonnée et accuse, dans sa colère, Eriphile de convoiter le guerrier et d’être la cause de son malheur. C’est par colère qu’elle dit cela mais elle n’aura jamais été aussi proche de découvrir le masque de son ennemie.

Achille est mécontent d’apprendre qu’on lui refuse son hymen. Finalement, suite à une entrevue avec Clytemnestre, le roi accepte d’autoriser ce mariage. Achille est heureux et dans ses réjouissances, il accepte une requête d’Iphigénie : qu’Eriphile, qui était toujours officiellement sa captive soit, libre. Le guerrier accepte. Mais Arcas, serviteur à la fidélité allant vers Clytemnestre plutôt qu’envers le roi, leur apprend l’horreur de la situation. Achille se met en colère mais Iphigénie le prie de se soumettre à la volonté de son père. Malgré l’horreur de ce qui l’attend elle fait preuve de dignité et semble se plier à son devoir. Achille jure malgré tout de lui sauver la vie.

Eriphile se réjouit en secret du sort réservé à Iphigénie. Elle croit ainsi à la possibilité de voir sa vengeance accomplie.
L’action se poursuit en explications. Clytemnestre, Agamemnon et Iphigénie exposent leurs points de vue et leurs désirs mutuels. Puis Agamemnon a une entrevue avec Achille. Les tensions sont exacerbées par toutes ces entrevues. Les forces autour d’Iphigénie se déchaînent. Son sort est encore incertain mais il apparaît terrible auprès de toutes les passions qui le malmènent. Finalement, la tension retombe, Agamemnon prend la décision de sauver sa fille et souhaite la faire sortir discrètement du camp avant qu’on ne la mène au sacrifice. Seulement, Eriphile ne suit pas la troupe en fuite et prévient qui de droit de la fuite de la sacrifiée.

Iphigénie ne parvient pas donc à fuir. D’autant plus résignée, elle apparaît plus grande encore qu’elle ne l’était déjà. Son désir de se conformer aux exigences de son père et celles des dieux provoque une nouvelle colère d’Achille. Il ne veut pas la laisser faire. Le héros part donc combattre pour sauver sa princesse. Clytemnestre se lamente déjà sur le sort de sa fille lorsqu’Ulysse entre sur scène pour leur raconter l’incroyable dénouement de cette histoire. Achille, parti sauver Iphigénie, combat tant et si bien contre l’armée grecque qu’il provoque un nouvel oracle. Calchas qui avait demandé le sang d’Iphigénie avoue s’être trompé. Ce n’est pas elle que les dieux réclament mais Eriphile. Elle est la fille cachée d’Hélène et de Thésée et c’est ce sang qui permettra aux vents de se lever. Eriphile voit là un échappatoire à la souffrance de sa terne existence et elle se sacrifiera elle-même sur l’autel, permettant à la conquête de Troie d’avoir lieu.

2. Les divergences avec le mythe traditionnel

Le mythe traditionnel d’Iphigénie est quelque peu différent de celui qui est raconté par Racine. Il est question d’un sacrifice humain nécessaire pour lever les vents dans les deux cas. Mais le personnage d’Eriphile n’existant probablement pas, il n’y a personne pour se substituer à la digne princesse dans la version traditionnelle.
Iphigénie est donc menée au sacrifice par son père au nom de la gloire des grecs et pour la guerre de Troie. Au moment de l’issue fatale, la déesse ayant réclamé cette offrande, Artémis/Diane, prend en pitié Iphigénie. Elle l’enlève donc de l’autel et lui substitue une biche.

Dans les deux cas Iphigénie est graciée. Seulement ce n’est pas de la même manière. Celle du mythe n’est pas forcément acceptable par le public du temps de Racine. Celle de Racine est un compromis plus réaliste, bien que faisant intervenir des éléments surnaturels dans le récit du dénouement par Ulysse.

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« Le sacrifice d’Iphigénie » (1749) de Gabriel François Doyen

II-Les personnages :

  • Agamemnon : Il est le roi de Mycènes ou d’Argos selon les mythes. Dans la pièce de Racine il est question d’Argos. Il est l’époux de Clytemnestre et père d’Iphigénie. C’est un père aimant mais c’est aussi un roi. Ces deux aspects entrent en conflit lorsqu’il est question de sacrifier Iphigénie. Il aura tendance à vouloir sauver sa fille, mais le rappel de son devoir envers les grecs est constant.
  • Achille : Achille est un fameux héros de la mythologie grecque, notamment dans l’Iliade. Fils de Pélée (un mortel) et de Thétis (une déesse). Sa mère l’a trempé dans le Styx quand il était petit. L’eau du fleuve infernal l’a rendu invincible en tout et partout, excepté en l’endroit où elle le tenait, c’est-à-dire le talon, son point de faiblesse. D’où l’expression : « avoir un talon d’Achille » signifiant « avoir une faiblesse ». Dans la pièce il est déjà reconnu comme grand guerrier et promis aux gloires de Troie même si un oracle a prédit sa mort sur le champ de la victoire. Il est promis à Iphigénie qu’il aime. La figure du guerrier est doublée de la figure de l’amant fidèle et protecteur.
  • Ulysse : Ulysse est le roi d’Ithaque, fameux héros qui sera la figure principale de l’Odyssée après la guerre de Troie. Il apparaît ici dans un rôle particulier. Acte I, il sera celui qui rappellera son devoir de roi à Agamemnon alors que ce dernier est tenté de ne pas se soumettre à l’oracle. Il incarne le rappel de ce qui doit être fait. A l’acte V, il est celui qui rapporte à Clytemnestre l’inespérée grâce de sa fille, cela ne pouvant être représenté sur scène.
  • Clytemnestre : Dans la mythologie, Clytemnestre est la fille de Léda et de Zeus. Elle a pour frères Castor et Pollux et pour sœur Hélène. Elle est l’épouse d’Agamemnon et la mère d’Iphigénie. C’est une mère farouche qui s’emporte dès qu’il est question d’attenter à la vie de sa fille.
  • Iphigénie : Iphigénie est la fille de Clytemnestre et d’Agamemnon. Par la parenté de sa mère avec Hélène, elle est décrite comme ayant le sang d’Hélène par l’oracle, ce qui lui vaut d’être candidate au sacrifice. C’est une jeune fille très douce, mais surtout très digne qui fera preuve de constance dans son courage et la conscience d’un devoir plus grand qu’elle au cours de la pièce. Elle souhaitera être menée au sacrifice car c’est là que la destinée l’attend. Elle sera sauvée par l’amalgame que les dieux ont fait entre elle et Eriphile. Sa grandeur pourrait être un élément participant de la grâce que les dieux finissent par lui accorder, comme un triomphe de l’innocence en défaveur de la noirceur d’Eriphile.
  • Eriphile : Eriphile est la fille cachée d’Hélène et de Thésée. Elle a vécu à Lesbos dans l’ignorance de son ascendance. Elle sait qu’elle descend d’une noble lignée, sans plus de précisions. Elle se sent infortunée, abandonnée du monde. Sa rancœur est renforcée lorsqu’elle est faite captive par Achille au cours de la conquête de Lesbos. Mais elle tombe, malgré elle, amoureuse de son ravisseur. Elle est remise entre les mains d’Iphigénie qui prend soin d’elle. Mais lorqu’elle se rend compte qu’Iphigénie est au centre des attentions d’Achille, elle se met à haïr la princesse d’Argos. Elle se fait une joie du sort qui est réservé à sa rivale. Au final, c’est elle qui sera sacrifiée. Les dieux graciant Iphigénie se portent en défaveur d’Eriphile, comme si sa mort apparaissait comme un châtiment.
  • Arcas, Eurybate : Ce sont des domestiques d’Agamemnon. A noter qu’Arcas doit son statut à Clytemnestre et a plus de loyauté envers la reine qu’envers le roi. C’est d’ailleurs pour cela qu’il lui révélera le sort qui est réservé à sa fille alors qu’Agamemnon le lui cachait.
  • Aegine : C’est une femme de la suite de Clytemnestre.
  • Doris : C’est la confidente d’Eriphile.
  • Troupe de gardes.

III-La tragédie :

1.Par actes et par scènes

Acte I
Scène 1 : La pièce s’ouvre sur une conversation entre Agamemnon et Arcas. Le roi en proie au trouble éveille le domestique avant l’aube. Il lui confie l’affreux oracle de Calchas : pour que le vent permette enfin à la flotte grecque de partir vers Troie, il doit sacrifier sa propre fille, Iphigénie, à Diane. Le roi tient en horreur ce geste qu’il doit commettre en vertu de son devoir de souverain. On apprend qu’Ulysse l’a empêché de renoncer au devoir en faisant valoir le besoin de la guerre et la nécessité de ce sacrifice. Agamemnon a donc fait chercher sa fille à Argos en lui prétextant qu’Achille souhaitait célébrer son hymen avec elle avant de partir en guerre. Seulement, Achille qu’on avait réussi à éloigner pour un temps est de retour plus tôt que prévu. Il ne laissera jamais Agamemnon lui enlever sa promise et cela fait peur à Arcas. Agamemnon, balançant dans sa douleur, finit par regretter sa décision initiale et fait porter une lettre au devant de sa fille qui marche vers le campement. Le but est de lui faire faire demi-tour… C’est une scène d’exposition très riche en éléments. Elle pose le personnage d’Agamemnon dans son déchirement tragique : écouter son amour de père ou son devoir.
Scène 2 : Achille et Ulysse entrent en scène alors qu’Arcas sort porter la lettre à Iphigénie. Agamemnon feint d’être surpris du prompt retour d’Achille (scène 1, il nous apprend être au courant de ce retour). Le roi loue les exploits du héros. Ce dernier fait preuve d’humilité et oriente tout de suite la conversation vers Iphigénie. Il a appris qu’elle était en route et que l’hymen est avancé. Il s’en réjouit. Agamemnon craint alors que sa ruse soit découverte. Ulysse tente de rattraper les choses en blâmant Achille de son envie de mariage alors que l’heure est à l’inquiétude et aux oracles. Le héros rétorque que Calchas est là pour s’occuper des dieux. En attendant les combats, il ne voit aucun mal à s’occuper de son hymen. Agamemnon se plaint alors de la cruauté du ciel. Cela alarme Ulysse car il a peur que le roi flanche. Cela alarme Achille qui ne comprend pas ce défaitisme. Lorsque le roi signifie le peu d’espoir qu’il leur reste, le héros s’offusque et affirme qu’ils doivent y aller malgré toute circonstance. Il veut aller à Troie même s’il doit y mourir.
Scène 3 : Achille parti, Agamemnon laisse percer sa faiblesse auprès d’Ulysse. Le roi d’Ithaque le sermonne sur sa faiblesse. Il lui affirme qu’il doit penser au bien de la Grèce avant tout.
Scène 4 : Eurybate, un domestique, annonce l’arrivée d’Iphigénie, de Clytemnestre et d’Eriphile. Il s’excuse d’un égarement dans les bois qui a retardé leur arrivée. On comprend que ce détour a certainement empêché Arcas de porter la lettre à temps.
Scène 5 : Agamemnon se plaint à nouveau. Ulysse fait valoir la force de la fatalité et des dieux. Le roi s’incline.

Acte II
Scène 1 : Première apparition d’Eriphile accompagnée de sa confidente, Doris. Eriphile veut parler de sa « tristesse » à Doris. On en apprend plus sur le passé d’Eriphile, sur sa situation présente, à mesure que Doris tente de faire valoir les aspects positifs de sa situation, tandis qu’Eriphile expose son sombre cœur et ses sentiments. Elle révèle aimer secrètement son ravisseur, Achille. Elle souhaite également découvrir qui elle est, mais plus encore, elle souhaite se venger du bonheur d’Iphigénie.
Scène 2 : Iphigénie rencontre Agamemnon. Elle s’étonne de le voir la fuir. Elle affirme son amour de fille auprès de son père mais lui est toujours aussi fuyant et sort de scène.
Scène 3 : Iphigénie s’inquiète du comportement de son père. Eriphile qui a assisté à la scène lui affirme qu’elle n’a pas le droit de se laisser abattre. Contrairement à elle-même, elle a une mère et un amant pour la consoler, qu’elle y aille. Iphigénie s’inquiète tout de même, elle s’étonne d’être fuie alors qu’on l’a fait venir ici.
Scène 4 : Clytemnestre vient annoncer à sa fille qu’elle a reçu une lettre des mains d’Arcas affirmant qu’Achille ne voulait plus de l’hymen. Elle ordonne à sa fille de prendre le départ. Avant de quitter la scène, elle adresse des reproches à Eriphile. En effet, la lettre prétendait que les froideurs d’Achille sont dues aux faits de sa captive.
Scène 5 : Iphigénie ne comprend d’abord pas les reproches de sa mère et souhaite qu’Eriphile parte avec elle. Celle-ci tergiverse, affirmant vouloir voir l’oracle avant de partir pour savoir qui elle est. Quand Iphigénie constate que ce dernier n’a pas été appelé alors que cela fait un moment qu’elles sont là, la princesse soupçonne Eriphile tel que l’a fait Clytemnestre : la captive aimerait son ravisseur et se réjouirait du malheur d’Iphigénie. Elle se met en colère et apostrophe durement Eriphile jusqu’au bout de la scène. Elle se plaint de sa cruauté.
Scène 6 : Achille se présente et commence à s’étonner de la présence d’Iphigénie – on lui avait dit qu’elle n’était pas là. Mais avant qu’il puisse expliciter sa pensée, Iphigénie quitte froidement la scène.
Scène 7 : Eriphile est laissée en tête à tête avec Achille. Le héros se plaint à Eriphile de ce qui est en train de se passer. Elle lui dit qu’il devrait le savoir puisque c’est lui qui l’a faite venir. Il s’en étonne. Il n’était pas en Aulide, il n’aurait pu la faire venir. Puis il se plaint d’être le jouet de quelconque farce et veut savoir ce qu’il en est.
Scène 8 : Eriphile peste contre le bonheur qu’a Iphigénie d’être aimée et réclamée par Achille. Elle jure de découvrir ce qui se passe et d’essayer d’en profiter pour faire tomber sa rivale.

Acte III
Scène 1 : Clytemnestre vient trouver Agamemnon et réclame des éclaircissements. Achille est venu la voir pour l’assurer de sa volonté d’être uni à sa fille alors que tous prétendent le contraire. Agamemnon avoue qu’il avait voulu le contraire et consent à ce que les choses se fassent. Seulement, il ne veut pas que sa femme aille à l’autel avec sa fille. On comprend qu’il la sacrifiera au moment de ses noces et que la mère ne doit pas être là. Elle s’offusque mais il insiste.
Scène 2 : Monologue de Clytemnestre. Elle s’étonne de ce que souhaite son époux mais se console de savoir que sa fille accédera malgré tout au bonheur.
Scène 3 : Arrivée d’Achille sur scène. Il raconte à Clytemnestre qu’Agamemnon l’accepte pour gendre et que la liesse a gagné le campement. On raconte que Calchas prévoit que les vents se lèvent bientôt.
Scène 4 : Iphigénie se présente avec Eriphile. Elle s’excuse d’avoir traité durement la princesse étrangère dans sa colère et supplie Achille de la libérer de sa captivité. Achille libère la femme qu’il a enlevée à Lesbos.
Scène 5 : Les ‘heureux’ évènements tels que les vivent le petit groupe formé prennent fin lorsqu’Arcas arrive et demande la protection d’Achille. Il doit protéger Iphigénie contre son père selon lui. Il révèle alors le secret du sacrifice qu’il avait gardé jusque là. Mais sa fidélité va avant tout à Clytemnestre. C’est l’effroi qui gagne les personnages. Clytemnestre répète les vœux d’Arcas à Achille. Elle veut qu’il protège sa fille le temps qu’elle aille parler à Agamemnon.
Scène 6 : Achille et Iphigénie restent seuls sur scène. Achille exprime le désir de la protéger et de la venger. Il veut courir combattre Agamemnon. Iphigénie le prie de n’en rien faire. Elle défend son père. Elle l’aime et elle sait qu’il l’aime. Il agit par devoir et elle le conçoit. Achille souffre de ce discours et se révolte. Iphigénie souffre qu’Achille ne veuille pas comprendre ses raisons.
Scène 7 : Clytemnestre revient en proie au désespoir. Elle n’a pas pu parler à Agamemnon. Iphigénie leur propose de rester là et d’attendre que son père vienne la chercher. Alors il sera possible de lui parler et de tenter de le faire changer d’avis. Achille n’est pas content de cette inaction, mais il promet à Clytemnestre que quoi qu’il arrive sa fille vivra.

Acte IV
Scène 1 : Doris s’effraie de voir Eriphile se réjouir du malheur d’Iphigénie. Eriphile manifeste la violence de la jalousie qu’elle nourrit à l’égard de la princesse d’Argos. Elle lui envie les pleurs que verse Achille dans sa crainte de la voir mourir. Elle voudrait précipiter les choses et semer la discorde en allant dire à tous que le roi cherche un moyen de ne pas contenter les dieux en sauvant sa fille. Clytemnestre arrive. Eriphile et Doris sortent de scène.
Scène 2 : Clytemnestre se plaint en compagnie d’Aegine. Elle se plaint du destin de sa fille et de la cruauté de son mari.
Scène 3 : Agamemnon arrive. Il demande à sa femme pourquoi Iphigénie n’est toujours pas à l’autel.
Scène 4 : Iphigénie paraît. Elle exprime son regret de quitter la vie qui lui était promise mais elle assure qu’elle se conformera au désir de son père. Agamemnon exprime son regret de devoir obéir au fait d’être roi. Clytemnestre s’emporte, désespérée dans son amour de mère par la cruauté de la situation. Clytemnestre et Iphigénie quittent la scène.
Scène 5 : Agamemnon seul se lamente sur la difficulté de sa position.
Scène 6 : Achille vient. Il demande des explications à Agamemnon et lui demande s’il croit vraiment qu’il va le laisser tuer celle qui lui était promise. Les deux hommes s’affrontent verbalement. Agamemnon défend sa position de roi et de père qui a tout droit sur sa fille. Achille défend sa position d’amant. Il ne doit rien à la Grèce et, plus que Troie, il désire protéger Iphigénie.
Scène 7 : Agamemnon, seul, pense que s’il recule Achille le prendrait pour un lâche. Il appelle sa garde.
Scène 8 : Eurybate arrive en même temps que les gardes. Agamemnon poursuit le monologue de la scène précédente. Il change finalement d’avis et décide de sauver sa fille. Il fait appeler la princesse et la reine par Eurybate.
Scène 9 : Agamemnon parle aux dieux.
Scène 10 : La reine et sa fille arrivent, accompagnées d’Eriphile et de Doris. Agamemnon prie Clytemnestre d’emmener Iphigénie au plus vite, loin du campement, et de la cacher. Pour le moment personne en dehors de Calchas et d’Ulysse ne sont au courant pour le sacrifice et elles peuvent encore espérer s’en aller.
Scène 11 : Eriphile et Doris restent seules sur scène. Eriphile refuse de suivre les fuyards. Elle annonce qu’elle va raconter à Calchas ce qui s’est passé ici.

Acte V
Scène 1 : Iphigénie et Aegine sont sur scène. On comprend que la fuite a échoué. Clytemnestre est tombée, inconsciente, et Iphigénie en profite pour aller rejoindre son père. Elle se résigne à marcher vers le sort que les dieux lui réservent en l’empêchant de fuir. Aegine veut la retenir mais Iphigénie l’en défend. On apprend aussi qu’elle a reçu l’ordre de ne plus jamais parler à Achille. Même si c’est Arcas qui lui a rapporté cet ordre, on ne sait pas bien si c’est Agamemnon ou Eriphile qui en est l’auteur. Cela pourrait bien être une machination de la princesse jalouse.
Scène 2 : Achille arrive justement sur scène. Ils se parlent. Achille lui dit que sa troupe est prête à la défendre et qu’il la fera sortir d’ici. Mais Iphigénie refuse de le suivre. Elle ne voit aucun moyen d’échapper à son destin et veut s’y tenir. Elle demande que sa mort soit vengée à Troie et serve la gloire. Achille se révolte à ses dires. Il proteste mais elle s’entête. Alors il se met définitivement en colère et promet de ravager l’autel des dieux et de détruire les hommes qui ont mené Iphigénie au sacrifice.
Scène 3 : Clytemnestre, remise de sa faiblesse, parvient à Iphigénie et la supplie de se défendre avec elle contre ceux qui veulent la livrer. La digne princesse lui rétorque qu’elles ne peuvent rien contre ceux qui la veulent. Elle demande à sa mère de rester en retrait pour cacher son désespoir aux yeux de ses sujets. Puis elle quitte la scène et va vers l’autel.
Scène 4 : Aegine apprend à Clytemnestre que c’est Eriphile qui les a trahis. Clytemnestre se lamente. La reine entend gronder la foudre et trembler la terre.
Scène 5 : Arcas vient annoncer à Clytemnestre que sa fille est encore en vie parce qu’Achille est en train de combattre contre ceux qui veulent sa mort. La reine décide d’aller voir par elle-même mais elle voit venir Ulysse et craint qu’il ne lui annonce la funeste nouvelle.
Scène 6 : Ulysse apprend à la reine que sa fille vit encore. Elle a été épargnée par un nouvel oracle de Calchas. Le sang que les dieux réclamait n’était pas le sien mais celui d’Eriphile, fille cachée d’Hélène et de Thésée. Il raconte comment Eriphile s’est suicidée sur l’autel pour contenter les dieux. Son ultime acte. Acte de dédain envers une vie cruelle qu’elle souhaite terminer. Acte de hauteur et de courage par rapport à ce qu’elle a pu accomplir dans l’ombre auparavant. Iphigénie est donc sauvée, mais la tonalité de la pièce n’en est pas moins tragique.

Jan Steen (1626-1679)"Le sacrifice d’Iphigénie"

Jan Steen (1626-1679)
« Le sacrifice d’Iphigénie »

2.Une tragédie classique ?

Iphigénie est une tragédie classique. En plus de respecter les règles formelles (unités, vraisemblance, etc.), les personnages sont clairement soumis au sort, à la fatalité. La dimension religieuse qui baigne l’œuvre ne permet aucun doute sur ce fait. Le dénouement est haut, terrible comme doit l’être tout dénouement de tragédie. C’est le suicide d’Eriphile qui clôt la pièce au paroxysme de sa violence.

  • Unité de lieu : « La scène est en Aulide, dans la tente d’Agamemnon » indique Racine en début de pièce. Le lieu est donc unique et restreint.
  • Unité de temps : « Jamais jour n’a paru si mortel à la Grèce. » (Acte V, scène 6) Ce jour c’est celui au cours duquel se déroule pièce. Celui qui commence à l’acte I, avant l’aube et qui se termine à l’acte V. C’est le jour du sacrifice humain.
  • Unité d’action : L’action est unique. Il s’agit du sacrifice d’Iphigénie d’un bout à l’autre de la pièce.
  • Bienséance : La bienséance est respectée. Le sacrifice ou suicide d’Eriphile a lieu hors scène. Il est relaté comme la bienséance l’exige.
  • Vraisemblance : La vraisemblance est respectée. Les actions s’enchaînent logiquement entre elles et forment un tout uni. Le renversement final, c’est-à-dire la substitution d’Iphigénie par Eriphile, est préparée depuis l’Acte I. En effet, on évoque à plusieurs reprises l’identité inconnue de cette princesse. Lorsque la révélation a lieu, les évènements en sont bouleversés. Le lecteur ou le spectateur attentif devait s’y attendre un minimum.

3. Le tragique du duo Iphigénie/Eriphile (analyse datant de Janvier 2013)

Iphigénie est une tragédie qui puise son intensité dans l’évènement qu’elle met en scène : un sacrifice humain. Ce fait, déjà par avance terrible, est renforcé par l’exercice de sa violence : la violence est intrafamiliale, c’est à dire infligé par un père, Agamemnon, sur sa fille, Iphigénie. Iphigénie concentre le tragique dans cette violence. Le tragique, rappelons-le, a pour finalité d’inspirer la « terreur » et la « pitié ». Ces sentiments sont créés par la manifestation d’un destin, d’une fatalité qui s’acharne cruellement envers un personnage. Cette fatalité le conduit à la souffrance, à la lutte, voire à la mort.

Dans Iphigénie, l’intensité tragique est contenue majoritairement dans la violence que subit la relation père-fille. Agamemnon est à lui seul un personnage tragique. Il est déchiré, bouleversé par la décision qu’il a à prendre. C’est l’être paternel qui se heurte au devoir royal. Il ne sait plus quelle partie de lui-même écouter. Il essaiera de satisfaire l’amour paternel mais toujours le devoir viendra précipiter sa fille sous la menace du couteau sacrificiel. Il serait donc possible d’étudier le tragique résidant dans la manière de représenter et de mettre en exercice cette relation père-fille.

Cependant, je n’ai pas choisi de me concentrer sur le duo père-fille. Le duo Iphigénie-Eriphile présente un intérêt que je tiens à développer ici. Les deux personnages détiennent quelque chose de tragique dans leur individualité qui peut parfois être rassemblé. Il sera d’abord question du tragique qu’elles représentent en commun, puis de l’aspect tragique que chacune détient individuellement.

— Le lien entre les deux personnages —

Les personnages d’Eriphile et d’Iphigénie ont des points communs qui les rapprochent dans la tonalité tragique de la pièce. Elles forment un duo tragique dans l’œuvre. Ces points communs se rejoignent sur les thématiques de l’amour, du sang et de la destinée.

L’amour est une source de tragique pour elles deux. Leur point commun le plus évident est qu’elles aiment toutes deux Achille.
Eriphile révèle cet amour à l’acte II, scène 1 : « Cet Achille, l’auteur de tes maux et des miens, / Dont la sanglante main m’enleva prisonnière, / Qui m’arracha d’un coup ma naissance et ton père, / De qui jusques au nom doit m’être odieux, / Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux. » (vers 472 à 476). Dans cette réplique à Doris, la princesse enlevée à Lesbos exprime à la fois l’intensité de son amour pour le héros grec et l’aspect contre-nature de cet amour. En effet, il est son persécuteur, son ravisseur et elle ne devrait pas l’aimer mais le maudire. Pourtant elle l’aime, et elle l’aime même si fort qu’elle en jalouse maladivement Iphigénie. En effet, Eriphile n’a pas les grâces d’Achille. Cet amour qu’elle a en commun avec Iphigénie est une source de trouble et de souffrance pour la jeune fille.
Iphigénie aime Achille elle aussi. L’intensité de son amour perce plusieurs fois au cours de la pièce. Par son comportement notamment, par la souffrance qu’elle manifeste lorsque le héros refuse de l’écouter, de la comprendre. Elle l’aime et elle souhaiterait une entente mutuelle entre eux que l’impétuosité ne permet pas. Ses plaintes marquent son affection. Acte III, scène 6 : « Ah cruel ! cet amour, dont vous voulez douter, / Ai-je attendu si tard pour le faire éclater ? » (vers 1031/1032). Elle met en avant son amour par la démonstration et la notion de doute qui y est associée. Il doute de quelque chose qui est pourtant véritablement là. Malgré la souffrance que cet amour devient quand la mort se met à la menacer, la princesse d’Argos a la chance d’avoir la réciprocité de ses sentiments. Cette réciprocité apparaît, par exemple, acte II, scène 7, lorsqu’Achille se plaint des froideurs d’Iphigénie causées par la fausse lettre d’Arcas. « Vous m’en voyez encore épris plus que jamais » (vers 744) déclare Achille à Eriphile lorsqu’elle cite les « attraits » d’Iphigénie pour tenter de sonder son cœur. Ou alors vers 853, le héros parle de mariage à Iphigénie : « Venez y recevoir un cœur qui vous adore. » La figure mythologique du vaillant Achille qui nous vient à l’esprit est attendrie par ces manifestations d’affection. Cela rend le lien entre le héros et Iphigénie plus remarquable. Et donc plus cruel lorsque le sort s’acharne contre la vie de la princesse.

Les deux princesses sont liées par le sang. Iphigénie est clairement définit comme fille de Clytemnestre et d’Agamemnon dans la pièce. Quant à Eriphile, son identité est révélée en fin de pièce, dans l’oracle de Calchas. « Thésée avec Hélène uni secrètement, / Fit succéder l’hymen à cet enlèvement. / Une fille en sortit, que sa mère a celée » (vers 1751 à 1753). Cette fille « celée », c’est-à-dire « cachée », n’est autre que cette princesse sans naissance dont le mystère est rappelé tout au long de la pièce : Eriphile.
Clytemnestre, mère d’Iphigénie, est la sœur d’Hélène, mère secrète d’Eriphile. Les deux reines descendent de l’union de Léda et de Zeus. C’est le même sang divin qui coule dans les veines de la princesse de Lesbos et dans les veines de la princesse d’Argos. Ce lien n’est pas évident d’emblée mais il le devient lorsque l’identité d’Eriphile est révélée au dernier acte. Les deux princesses sont liées par ce sang dans leur destinée. Il est source de leurs destins puisque c’est ce sang que réclament les dieux.

Le sang conditionne le troisième point commun entre les deux princesses. Eriphile et Iphigénie sont au cœur de l’action tragique car toutes deux potentiellement destinées au sacrifice, même si on ne sait pas d’emblée qu’Eriphile est une potentielle candidate. Pourtant, quand on regarde de près le texte, certaines allusions d’Eriphile à son malheur pourraient avoir deux sens. Un sens concret dans le contexte immédiat, ou un sens de prédiction par rapport à l’issue tragique. Exemple vers 1125 et 1126 de l’acte IV, scène 1 : « Non, te dis-je, les dieux l’ont en vain condamnée : / Je suis et je serai la seule infortunée. » Dans le contexte immédiat, Eriphile parle du fait qu’Iphigénie finira probablement par être graciée par son père. Alors ses malheurs seront finis et elle vivra heureuse avec Achille. Alors que pour Eriphile tout continuera à être sombre et souffrance. Pris à un degré de compréhension différent, ces deux vers pourraient être une sorte d’ironie dramatique. Eriphile présenterait l’issue de la pièce, l’issue de son sort. Elle serait « la seule infortunée », c’est-à-dire celle que la fortune, la fatalité, a décidé de condamner. Elle projetterait son propre sacrifice dans le futur dans ces quelques mots. Cette conscience du sacrifice n’est pas non plus étrangère à Iphigénie. Elle aussi se voit sacrifiée par avance et exprime de la résignation si ce n’est une forme de docilité face à son sort. Le sacrifice est un élément qui rapproche les deux figures dans l’intensité tragique. Elles affrontent la même destinée et font face au même sort.

Les deux princesses rassemblent donc trois points communs dans l’intensité tragique de la pièce. Premièrement, le sentiment d’amour pour Achille entre les deux princesses. Il diffère de l’une à l’autre. Il est source de souffrance et de jalousie pour Eriphile car il n’est pas réciproque. Pour Iphigénie, la souffrance vient de la puissance de cet amour qui se heurte à la tristesse de sa destinée. Deuxièmement, le sang des deux princesses. Les deux princesses sont du même sang. C’est ce sang qui conditionne l’horreur de la pièce puisqu’il est réclamé en sacrifice. Troisièmement, leur ultime point commun est la fatalité qui les conduit toutes deux au sacrifice. Même si Iphigénie sera sauvée, cette éventualité l’a accompagnée et l’a fait souffrir tout au long de la pièce. Elle n’a été levée qu’au tout dernier moment.

— Le tragique dans le personnage d’Iphigénie —

Le personnage d’Iphigénie est tragique. Tragique dans son statut de victime désignée pour le sacrifice, tragique dans la grave dignité qu’elle affiche au-delà de ses larmes. La grâce dont elle bénéficie en fin de pièce n’est pas une évidence et ajoute de la grandeur au personnage.

Le statut de victime porté par Iphigénie est tragique car il est conditionné par des forces supérieures et divines. C’est le jeu de la fatalité. Acte I, scène 1, on apprend l’oracle révélé par « la divinité qu’on adore en ces lieux » (vers 52) de la bouche d’Agamemnon. « Vous armez contre Troie une puissance vaine, / Si dans un sacrifice auguste et solennel / Une fille du sang d’Hélène / De Diane en ces lieux n’ensanglante l’autel. / Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie / Sacrifiez Iphigénie. » (vers 57 à 62). Une force divine, Diane/Artémis, a prononcé un arrêt. Le but de l’armée grecque étant d’accéder à Troie, il n’y a pas de choix possible : le devoir du roi est de condamner sa fille pour la gloire de la nation grecque. A chaque fois qu’Agamemnon tentera de sauver sa fille, il échouera. Cet échec sera interprété comme l’action de cette force contraire aux élans naturels du père. Exemple Acte IV, scène 4 : « Arcas allait au camp vous défendre l’entrée : / Les dieux n’ont pas voulu qu’il vous ait rencontrée. » (vers 1233-1234).

Iphigénie fait preuve de dignité vis-à-vis du sort qui lui est réservé dans ce qu’elle fait ou dit. Tout au long de la pièce, ses inquiétudes apparaissent de manière posées et elle agit en gardant à l’esprit un devoir supérieur à elle-même. On peut trouver quelques emportements, contre Eriphile acte II, scène 5 ou en fin de scène 6 de l’acte III par exemple. Mais en général, Iphigénie est dotée d’une force d’âme qui la définit tout à fait. Exemple, Acte III, scène 7, passé l’emportement en fin de scène 6, elle oppose au soulèvement furieux d’Achille un comportement réfléchi. Elle fait preuve d’une grave lucidité au milieu du déchaînement des passions. Elle insiste pour que sa mère calme Achille : « Au nom des dieux, / Madame, retenez un amant furieux. » (vers 1059 et 1060) car elle craint que cet emportement n’aggrave les choses. Elle favorise la discussion « des bouches plus timides » (vers 1066).
Même si ses larmes apparaissent, ce ne sont pas des larmes causées par un débordement de passion, ce sont des larmes dignes : elles traduisent simplement son sentiment de tristesse et elles parlent avec elle, comme une mélodie faisant écho à une chanson. Cette chanson c’est la conscience de devoir obéir et la mélodie est la tristesse qui en ressort. Ce sont les mêmes larmes qu’elle oppose à Agamemnon acte IV, scène 4, pour justifier et son obéissance et l’aspect révoltant de ce qu’il veut lui faire. Ces deux éléments sont évoqués en même temps pour mettre en évidence la cruauté. Ce sont ces larmes qui devaient le faire revenir sur sa décision. C’est un échec comme le rappelle Achille à l’acte V, scène 2, des vers 1527 à 1530 : « Quoi ! Madame, est-ce ainsi que vous me secondez ? / Ce n’est que par des pleurs que vous me répondez. / Vous fiez-vous encore à de si faibles armes ? / Hâtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes. ». Le roi a vu les larmes mais elles n’ont pas sauvé Iphigénie.
La princesse se fiera toujours à la raison qui l’habite, la raison qu’elle respecte au-delà de sa propre mort : cette raison c’est l’obéissance d’une fille à un père qu’elle aime et qui l’aime malgré tout. Cette obéissance constante et aveugle l’emporte vers son destin et ajoute à sa grandeur. Acte V, scène 2, elle finit même par trouver des chemins de gloire pour l’armée grecque dans sa mort. A Achille elle dira ces mots : « Allez ; et dans ses murs vides de citoyens, / Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. / Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. » (vers 1555 à 1557). La sensibilité d’Iphigénie est doublée de courage. Sa fragilité apparente et doublée d’une volonté farouche qu’elle opposera à tous ceux qui voudraient l’écarter du chemin de l’obéissance. L’action est d’autant plus belle qu’elle est commise dans la lucidité et le calme. Elle impose sa gravité au sein de la pièce et tourne son sort en quelque chose de grand qui renforce l’intensité tragique du personnage.

Iphigénie brille au milieu de l’action tragique. Sa force d’âme et le sentiment de pureté qui l’entoure seraient-ils à l’origine de sa grâce ? Il faut en convenir, la grâce d’Iphigénie en fin de pièce n’est pas quelque chose d’évident au premier abord. Elle apparaît condamnée d’un bout à l’autre de la pièce. Puis, au final, elle est sauvée au détriment d’Eriphile dont la noirceur présentait l’exact contraire de la vertu de sa rivale. La fatalité qui menaçait Iphigénie se serait-elle changée en force de justice ? Dans ce cas l’interprétation du dénouement comme un châtiment divin affligeant Eriphile se tient.
Néanmoins, certains éléments de la pièce peuvent donner une toute autre interprétation. Dès le début, Agamemnon se fourvoie sur l’identité de la victime. C’est ce que peut sous-entendre l’ultime oracle de Calchas rapporté par Ulysse. Dans ce cas la fatalité dont se croit victime Iphigénie n’a nul autre nom que l’erreur humaine et c’est la puissance divine qui viendra corriger cette erreur pour empêcher que le meurtre d’Iphigénie soit commis. Dans ce cas là, le sacrifice d’Eriphile n’a rien d’un châtiment divin et n’est que l’expression de la fatalité qui la gouvernait.
Pour ma part, j’ai tendance à lire la pièce selon la première interprétation, une interprétation manichéenne, très chrétienne je l’accorde. Mais Racine n’a-t-il pas été éduqué dans la religion ? Cette facette de sa personnalité pourrait apparaître dans l’écriture de cette pièce. La pureté et l’innocence de la douce Iphigénie sont sauvées à la fin. Quant à la sombre Eriphile, elle est punie et meurt à la place de sa rivale. Ce serait là l’expression d’un châtiment divin. Je ne prétends pas que cette façon de voir soit la bonne, mais je tenais à soulever la conclusion que j’avais tiré de la grâce soudaine de la douce Iphigénie.

— Le tragique dans le personnage d’Eriphile —

Le personnage d’Eriphile est à l’opposé du personnage d’Iphigénie. Ci-dessus j’ai déjà établi un parallèle entre les deux jeunes filles sur la question de l’amour. Dans ce parallèle, Eriphile était la figure sombre, celle qui est laissée de côté. Cet aspect sombre définit le caractère tragique d’Eriphile.

Eriphile est une victime à sa manière. Mais à la différence d’Iphigénie, elle ne l’est pas par la menace du sacrifice. Tout au long de la pièce, Eriphile est victime de ses passions, de sa naissance lui laissant l’amer goût de l’injustice et de l’indifférence.
Victime de ses passions, Eriphile l’est par l’expression violente de sa jalousie. Doris, sa confidente, commente l’intensité et la violence de ce sentiment : « Et jamais, dites-vous, / Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. / Qui le croira, Madame ? Et quel cœur si farouche… » (vers 1087 à 1089), acte IV, scène 1. Plus loin Eriphile illustre sa fureur : « Je ne sais qui m’arrête et retient mon courroux, / Que par un prompt avis de tout ce qui se passe, / Je ne coure des dieux divulguer la menace » (vers 1128 à 1130). Eriphile est un personnage déchiré par sa jalousie.
L’autre versant de sa personnalité est l’amertume de son existence. Elle est poursuivie par le sentiment qu’une injustice a été commise. Acte II, scène 3, Eriphile rappelle avec aigreur à Iphigénie qu’elle a père, mère et amant pour « gémir », alors qu’elle-même est « étrangère partout » (vers 587). Elle appuie sur sa solitude en doutant avoir, « en naissant », « reçu [de ses parents] un regard caressant » (vers 587 et 588). Le personnage est réellement seul. Il suffit de relire l’acte II, scène 1 pour s’en apercevoir. Le portrait qui est fait d’Eriphile dans le dialogue qu’elle entretient avec Doris parle pour elle. Injustice, indifférence et mépris à son égard conditionnent la noirceur de son cœur. L’idéal lui est fermé et la mène sur les voies de la fureur. Si Iphigénie inspire la pitié, Eriphile inspire la crainte. Le personnage est empreint de tragique.

La sombre Eriphile deviendra coupable lorsqu’elle laissera libre cours à sa passion. Sa jalousie va se muer en vengeance. « Te semble-t-il que la triste Eriphile / Doive être de leur joie un témoin si tranquille ? » (vers 417-418). Cette interrogation qui apparaît comme une menace se concrétisera acte IV, scène 11 : « A Calchas je vais tout découvrir » (vers 1492). Cette traitrise lui vaudra le nom de « serpent inhumain » au vers 1675. Eriphile fait avancer l’action et condamne Iphigénie par son acte de vengeance. Entretenir sa noirceur, c’est aussi entretenir son destin. En accomplissant cet acte, elle se condamne elle-même. Si elle avait fui avec Iphigénie au lieu de la dénoncer, elle n’aurait pas fini sur l’autel. Mais quelque part, cet acte ne serait-il pas lui-même conditionné par une forme de fatalité dont l’intéressée aurait eu vaguement conscience ? Cet idée peut se constater : vers 515 à 518 : « Au sort qui me trainait il fallut consentir : / Une secrète voix m’ordonna de partir, / Me dit qu’offrant ici ma présence importune, / Peut-être j’y pourrais porter mon infortune. » Ces dires traduisent cette vague conscience. Le personnage appartient au tragique par l’action de cette force.

On en revient finalement à la question d’interprétation posée à la fin de l’étude sur le personnage d’Iphigénie.
Soit la fatalité agissant sur Eriphile est la véritable force qui joue dans la pièce et Iphigénie n’est victime que de l’erreur humaine. Eriphile est la victime des dieux et c’est elle qui est condamnée depuis le commencement de la pièce. Le fait qu’elle fasse office de sacrifice est le produit de la volonté des dieux. Mais chose étrange, elle ne se fait pas sacrifier, elle se suicide sur l’autel. C’est un sacrifice volontaire, un acte de hauteur à défaut de grandeur. Hauteur car Eriphile se place au-dessus de son existence et y met un terme dans un ultime acte de courage qui contraste avec le reste de ses actes vils. Il n’y a pas de grandeur chez Eriphile comme il y en avait chez Iphigénie. Le sacrifice est sa propre libération en plus d’être la libération des vents pour l’armée grecque. Le personnage double le bénéfice de sa mort dans l’action tragique.
Soit il n’était pas vraiment question de fatalité. On peut considérer qu’Eriphile a été conduite à Aulide par son désir de voir Achille. C’est son amour secret et jaloux qui l’a poussée en ce lieu, puis qui l’a poussée à agir mesquinement. Face à cette âme noire, les dieux ont choisis finalement de gracier Iphigénie et de punir Eriphile. Son suicide ne semble alors n’être que le produit d’un châtiment divin.

Conclusion :
Le parallèle à faire entre les personnages d’Eriphile et d’Iphigénie existe en matière de tonalité tragique. Ce parallèle touche leur façon d’aimer Achille, le sang qui détermine leur existence et la menace du sacrifice.
Terreur et pitié sont des effets du tragique engendré par l’action de la fatalité sur les personnages. Iphigénie est l’inspiratrice de la pitié dans sa grandeur ingénue condamnée par le sort. Eriphile est l’inspiratrice de la terreur dans la noirceur et la violence de ses passions. La fatalité choisit d’épargner Iphigénie au détriment d’Eriphile. Sa disparition semblerait alors être une forme de châtiment divin qui pèse comme une menace et une sentence en fin de pièce.

IV-Extrait

En extrait, j’ai choisi de vous proposer la dernière scène de la pièce qui constitue le dénouement de l’intrigue.

Acte V – Scène 6

ULYSSE, CLYTEMNESTRE, ARCAS, AEGINE, GARDES

ULYSSE
Non, votre fille vit, et les dieux sont contents.
Rassurez-vous. Le ciel a voulu vous la rendre.

CLYTEMNESTRE
Elle vit ! Et c’est vous qui venez me l’apprendre !

ULYSSE
Oui, c’est moi, qui longtemps contre elle et contre vous
Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux ;
Moi, qui jaloux tantôt de l’honneur de nos armes,
Par d’austères conseils ai fait couler vos larmes,
Et qui viens, puisque enfin le ciel est apaisé,
Réparer tout l’ennui que je vous ai causé.

CLYTEMNESTRE
Ma fille ! Ah ! prince. Ô ciel ! Je demeure éperdue.
Quel miracle, seigneur, quel dieu me l’a rendue ?

ULYSSE
Vous m’en voyez moi-même en cet heureux moment
Saisi d’horreur, de joie et de ravissement.
Jamais jour n’a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la discorde maîtresse
Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l’armée.
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux
Epouvantait l’armée, et partageait les dieux.
Déjà de traits en l’air s’élevait un nuage ;
Déjà coulait le sang, prémices du carnage.
Entre les deux partis Calchas s’est avancé,
L’œil farouche, l’air sombre, et le poil hérissé,
Terrible, et plein du dieu qui l’agitait sans doute :
Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu’on m’écoute.
Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix
M’explique son oracle, et m’instruit de son choix.
Un autre sang d’Hélène, une autre Iphigénie
Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.
Thésée avec Hélène unit secrètement
Fit succéder l’hymen à son enlèvement.
Une fille en sortit, que sa mère a celée ;
Du nom d’Iphigénie elle fut appelée.
Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours.
D’un sinistre avenir je menaçai ses jours.
Sous un nom emprunté sa noire destinée
Et ses propres fureurs ici l’ont amenée.
Elle me voit, m’entend, elle est devant vos yeux,
Et c’est elle, en un mot, que demandent les dieux.
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile
L’écoute avec frayeur, et regarde Eriphile.
Elle était à l’autel, et peut-être en son cœur
Du fatal sacrifice accusait la lenteur.
Elle-même tantôt, d’une course subite,
Elle était venue aux Grecs annoncer votre fuite.
On admire en secret sa naissance et son sort.
Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort,
L’armée à haute voix se déclare contre elle,
Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.
Déjà pour la saisir Calchas lève le bras :
Arrête, a-t-elle dit, et ne m’approche pas.
Le sang de ces héros dont tu me fais descendre
Sans tes profanes mains saura bien se répandre.
Furieuse, elle vole, et sur l’autel prochain
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur l’autel entendre le tonnerre ;
Les vents agitent l’air d’heureux frémissements,
Et la mer leur répond par ses mugissements ;
La rive au loin gémit, blanchissante d’écume.
La flamme du bûcher d’elle-même s’allume :
Le ciel brille d’éclairs, s’entrouvre, et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Le soldat étonné dit que dans une nue
Jusque sur le bûcher Diane est descendue,
Et croit que s’élevant au travers de ses feux,
Elle portait au ciel notre encens et nos vœux.
Tout s’empresse, tout part. La seule Iphigénie
Dans ce commun bonheur pleure son ennemie.
Des mains d’Agamemnon venez la recevoir.
Venez. Achille et lui, brûlants de vous revoir,
Madame, et désormais tous deux d’intelligence,
Sont prêts à confirmer leur auguste alliance.

CLYTEMNESTRE
Par quel prix, quel encens, ô ciel, puis-je jamais
Récompenser Achille, et payer tes bienfaits ?

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
Cet article a été publié dans AUTEURS & OEUVRES, De la Littérature Classique, Racine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Iphigénie, de Racine

  1. Ping : Les lectures du mois de janvier 2013 et du mois de février 2013 | Havre de pensées & de mots

  2. Jeannounete dit :

    Merci beaucoup pour cet article! J’ai lu Iphigénie mais j’ai vraiment eu du mal à le comprendre, là, ça m’éclairci beaucoup l’esprit. Bravo à toi pour ce que tu produits, c’est vraiment très professionnel mais toujours très clair.

  3. Lina Drici dit :

    Parfaitement parfait ! Merci beaucoup !

  4. delairi chloé dit :

    vraiment un grand merci pour ce travail clair et bien construit ! on en avait bien besoin !!!

  5. likeaparisian dit :

    Très bon travail ! J’ai lu Iphigénie après avoir découvert Racine en lisant Bérénice pour le bac il y a deux ans, qui m’a fait tomber amoureux de la tragédie classique. Auriez vous d’autres ouvrages (en vers si possible) de tragédie classique aussi bien écrit que ces deux pièces à me proposer ? Merci !

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