A la découverte d’Apollinaire – Neuvième étape : Couleur du temps

Couleur du temps est une pièce de théâtre de la plume d’Apollinaire. Mais contrairement aux Mamelles de Tirésias, elle ne détient pas ce ton comique, elle ne possède pas cette volonté de ne faire que divertir et non de « désespérer qui que ce soit » (comme l’écrit Apollinaire dans la Préface de son œuvre surréaliste, voir l’article sur les Mamelles de Tirésias). Au contraire, à la lecture, j’ai trouvé que c’était une œuvre au ton sombre, angoissant et morbide dont tout le sel se condense dans l’ultime vers qui est entonné par la Voix des Morts et des Vivants pour nous dire à nous (lecteurs) spectateurs : « Adieu Adieu il faut que tout meure ». Le style est très poétique, représentatif de la poésie d’Apollinaire.

Avant de proposer quelques extraits, je vais résumer l’œuvre car je pense que ce peut être utile pour replacer les extraits en contexte.

Acte I
Scène 1 : Tout commence lorsqu’Ansaldin et Van Diemen décident de prendre la fuite d’un pays en guerre pour sauver le poète Nyctor. Nyctor refuse d’abord de se sauver. Il veut rester et défendre sa patrie mais ses amis font valoir que, s’il part, il sauvegardera en lui un morceau de cette patrie en vie alors que le reste mourra là où il est resté.
Scène 2 : Les voilà donc partis en avion pour se sauver. Commence alors leur grande quête d’un endroit où vivrait la paix. Cette pièce est la présentation du voyage après cette chimère qu’est la paix. Je parle de chimère car le sentiment que m’a donné la dernière scène est que cette paix n’existe pas, ou du moins n’existe pas dans la vie. Sentiment préfiguré par Nyctor à la scène 6 de l’Acte II : « Voyez donc comme est terrible / Cette paix que nous cherchons en vain ».
Scène 3 : Mais avant d’en arriver à cet acte II, nos voyageurs passent au-dessus d’un champ de bataille où se lamentent deux femmes, madame Giraume et Mavise. Elles pleurent la mort de l’homme dont la première est la mère et la seconde la fiancée. Leurs plaintes sont très lyriques.
Scène 4 : Les voyageurs décident d’emmener ces femmes loin du champ de bataille. Ils les éloignent sans pour autant leur dire qu’ils quittent la patrie pour chercher le séjour de la paix. Chacune aura une réaction différente en apprenant où ils les ont emmenées.

Acte II :
Scène 1 : La scène s’ouvre sur une conversation entre Van Diemen et madame Giraume. Il lui apprend qu’ils se trouvent sur une île déserte où la paix règne forcément puisqu’il n’y a personne. Madame Giraume prend la nouvelle avec bonhommie.
Scène 2 : On nous montre Ansaldin apprenant la même chose à Mavise, mais elle ne prend pas cette nouvelle avec joie. Au contraire elle se met en colère et est obsédée par l’idée qu’elle a abandonné sa patrie, qu’elle n’a pas rendu son Devoir (devoir de femme, rendre hommage aux morts et consoler et son devoir de citoyenne, soutenir la patrie).
Scène 3 : Mavise monologue. Comme elle ne peut pas revenir, elle décide de se trouver un nouveau devoir : soutenir Nyctor qui, comme elle, se sent à l’écart et étranger à cette quête.
Scène 4 : Cette scène confronte Nyctor et Mavise. Ils échangent sur divers sujets (la vie, le devoir, la paix). A certains moments on pourrait penser qu’un couple (maternel : mère et enfant ou conjugal : homme et femme, c’est ambigüe) est en train de se former mais la scène se clos par la fuite de Nyctor.
Scène 5 : Le petit groupe découvre que l’île n’est pas si déserte que cela, un personnage appelé le Solitaire les trouve et leur annonce qu’il leur faut fuir car un volcan entre en éruption sur cette île où ils croyaient trouver la paix.
Scène 6 : Les personnages décident qu’il est plus raisonnable de fuir, mais ils veulent emmener le Solitaire. Celui-ci leur explique qu’il ne peut pas partir, il doit mourir sur cette île pour expier un crime (quel sens du devoir criminel !). Ils insistent et à la mention de la guerre et de la possibilité de mourir en héros, le Solitaire cède.
Les personnages ont appris sur cette île que la paix ne se trouve pas dans la nature, elle est violente et destructrice, la quête continue.

Acte III
Scène 1 : Alors qu’ils sont de nouveaux en avions, ils assistent à un phénomène étrange, la réunion de tous les êtres divins de la Terre qui déplorent leur sort si l’humanité venait à disparaître. C’est un passage très poétique.
Scène 2 : Les personnages arrivent au pôle sud où ils pensent trouver la paix qu’ils n’ont pas trouvé dans l’île déserte. Ils sont très vite frigorifiés et se sentent mourir doucement. Premier signe qui montre explicitement que la paix se trouve peut être dans la mort, dans le sommeil éternel. Ansaldin devient fou et leur promet de bâtir une cité.
Scène 3 : Nyctor s’éloigne avec Mavise. Ils se disputent et Nyctor s’éloigne plus encore.
Scène 4 : Le poète découvre un cadavre conservé dans la glace. Cette femme est d’une beauté parfaite et il croit voir en elle l’incarnation de l’Idéal de la beauté.
Scène 5 : Ansaldin arrive et il commence à se disputer avec Nyctor. Il veut posséder cette femme gelée pour lui seul au nom de la science.
Scène 6 : Van Diemen se joint à la dispute. Il réclame la possession de la morte gelée parce que pour lui c’est l’incarnation de la paix qu’ils sont venus trouvée grâce à lui qui les a menés en ce lieu.
Scène 7 : le Solitaire se mêle aux cris. Il réclame la possession de la femme car c’est une solitaire et lui aussi.
Scène 8 : Ils se battent jusqu’à la mort. Mavise dit fort à propos : « Et voilà cette paix qu’on cherchait / Cette immobile paix pour laquelle / Ils se battent ces malheureux fous » et plus loin, alors que chaque homme a prononcé ses derniers mots : « Voilà cette paix si blanche et belle / Si immobile et si morte enfin / La voilà cette paix homicide / Pour laquelle les hommes se battent / Et pour laquelle les hommes meurent. »

Extrait 1 : une réplique de Van Diemen de l’Acte II, scène 1 :

C’est l’heure pour certains
De supporter
La solitude
Là-bas d’où nous venons un homme n’est plus rien
Là-bas l’individu n’est qu’une particule
D’êtres aux corps énormes anciens ou nouveaux
L’homme n’est qu’une goutte au sang des capitales
Un tout petit peu de salive dans la bouche
Des assemblées brin d’herbe au champ qu’est un pays
C’est un simple coup d’œil jeté dans un musée
La pièce de billon dans la caisse des banques
C’est un peu de buée aux vitres d’un café
Il pense mais il est l’esclave des machines
Les trains dictent leurs lois à l’homme dans l’horaire
L’homme n’était plus rien c’est pourquoi nous fuyons
Pour retrouver un peu de liberté humaine.

Extrait 2 : Acte II, scène 3 (monologue de Mavise)

Peut-être me trompé-je
Les femmes souffrent tant
Et moi j’ai tant souffert
Mille pensées m’assaillent
Je ne me connais plus
Je crie contre le rapt
Qui m’a menée ici
Et au fond de moi-même
Je me sens presque heureuse
Ô vie ô vie instable
Je suis comme un jardin
Que le vent ou la pluie
Peut d’un instant à l’autre
Défleurir Vie passée
Violente et sublime
Et quelle fille étais-je
J’allais me marier
Et l’amour est sous terre
Mais qu’eût été l’amour
Je ne sais je ne sais
Je sais que je suis belle
Comme un champ de bataille
Tout l’amour crie vers moi
L’amour de tous les hommes
L’amour de tous les êtres
De toutes les machines
Mais puis-je puis-je aimer
Moi ivre de devoir
Ivre d’être assaillie
Par les tentations
Ivre d’y résister
A moi ivre de lutte
On voudrait imposer
La paix ignoble et triste
De cette île déserte
Non il faut que je parte
Il faut qu’on me ramène
Dans cette humanité
Pleine d’amour de haine
Mais j’hésite à partir
Comme un nouveau devoir
A surgi dans mon âme
A grandi dans mon cœur
Un devoir vis-à-vis
De cet enfant Nyctor
Qui se tient à l’écart
Honteux d’être parti
Honteux d’être poète
Honteux d’être vivant

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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