A la découverte d’Apollinaire – Huitième étape : Les mamelles de Tirésias

Les mamelles de Tirésias constituent une œuvre théâtrale aussi courte que surprenante. Elle comprend seulement deux actes mais est un bouquet de surprises pour un lecteur ouvert à son humour. L’intrigue est déjà amusante : on trouve une femme qui se refuse femme et souhaite élever sa condition au même niveau que celle des hommes ; de ce fait, un homme, afin de sauver la patrie, décide de trouver un moyen de faire des enfants sans la femme. Le reste de l’humour se place dans l’action, les répliques et la manière dont tout cela se construit sous la plume d’Apollinaire.

Malgré la rébellion de la femme, je ne qualifierai pas cet écrit de féministe, mais plutôt de patriote. Le souci principal est celui des naissances qui sont jugées trop peu nombreuses à Zanzibar qui est explicitement l’avatar de Paris. Un grand nombre de naissances apparaissant comme le signe de la force d’un pays. Un nombreux trop peu important comme le signe de sa faiblesse.
Passé cette courte description, je tiens à dire que j’ai aimé cette œuvre par son caractère  bien original. Je vais vous en proposer deux extraits (tirés de l’acte I). Puis je vous proposerai des fragments de la préface écrite par Apollinaire lui-même. Il s’agira de comprendre pourquoi l’auteur souhaite nommer cette pièce un « drame surréaliste » et non une pièce comique. Ce premier fragment donnera la définition du surréalisme par Apollinaire qui se place à ce moment là en pionnier du genre en matière littéraire. Le deuxième fragment sera l’explication du pourquoi de l’écriture d’un tel drame.
Bonne lecture !

Extraits des Mamelles de Tirésias, Nrf Poésie/Gallimard
NB : Comme dans la plupart de ses poèmes, Apollinaire renonce à la ponctuation dans les répliques de ses personnages au théâtre.

Extrait 1 – Acte I, Scène 2
LE PEUPLE DE ZANZIBAR, THERESE, LE MARI

LE MARI
Entre avec un gros bouquet de fleurs, voit qu’elle ne le regarde pas et jette les fleurs dans la salle. A partir d’ici le mari perd l’accent belge.
Je veux du lard je te dis

THERESE
Mange tes pieds à la Sainte-Menehould

LE MARI
Pendant qu’il parle Thérèse hausse le ton de ses caquetages. Il s’approche comme pour la gifler puis en riant :
Ah mais ce n’est pas Thérèse ma femme
Un temps puis sévèrement. Au mégaphone.
Quel malotru a mis ses vêtements
Il va l’examiner et revient. Au mégaphone.
Aucun doute c’est un assassin et il l’a tuée
Sans mégaphone.
Thérèse ma petite Thérèse où es-tu
Il réfléchit la tête dans les mains, puis, campé, les poings sur les hanches :
Mais toi vil personnage qui t’es déguisé en Thérèse je te tuerai

Ils se battent, elle a raison de lui.

THERESE
Tu as raison je ne suis plus ta femme

LE MARI
Par exemple

THERESE
Et cependant c’est moi qui suis Thérèse

LE MARI
Par exemple

THERESE
Mais Thérèse qui n’est plus femme

LE MARI
C’est trop fort

THERESE
Et comme je suis devenue un beau gars

LE MARI
Détail que j’ignorais

THERESE
Je porterai désormais un nom d’homme
Tirésias

LE MARI, les mains jointes
Adiousias

Elle sort.

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Extrait 2 – Acte 1, scène 9
LE PEUPLE DE ZANZIBAR, LE MARI, LE GENDARME, PRESTO

PRESTO, chatouillant le mari.
Comment faut-il que tu les nommes
Elles sont tout ce que nous sommes
Et cependant ne sont pas hommes

LE GENDARME
Je reviendrai ce soir voir comment la nature
Vous donnera sans femme une progéniture

LE MARI
Revenez donc ce soir voir comment la nature
Me donnera sans femme une progéniture

TOUS, en chœur.
Ils dansent, le mari et le gendarme accouplés, Presto et le kiosque accouplés et changent parfois de compagnons. Le peuple de Zanzibar danse seul en jouant de l’accordéon.
Eh ! fumez la pipe Bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau
Tous les sept ans elle exagère

Ceci est un tableau de Salvador Dali : "Enfant géopolitique observant la naissance de l'homme nouveau". Il n'a pas grand chose à voir avec Apollinaire hormis la qualification de son oeuvre par le terme "surréaliste" qui en fait une oeuvre destinée à montrer le réel d'une façon particulière. J'ai trouvé intéressant de mettre l'oeuvre picturale surréaliste et l'oeuvre théâtrale surréaliste en vis à vis, la dernière (les Mamelles de Tirésias) étant le lancement de ce qualificatif de "surréaliste" et la première (l'oeuvre picturale, le tableau de Dali) étant sa réalisation au sein d'un mouvement artistique défini au XXe siècle.

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Passons aux extraits de la Préface des Mamelles de Tirésias.

Extrait 1 de la Préface des Mamelles de Tirésias, par Apollinaire, édition Nrf Poésie/Galimard :

Sans réclamer d’indulgence, je fais remarquer que ceci est une œuvre de jeunesse, car sauf le Prologue et la dernière scène du deuxième acte qui sont de 1916, cet ouvrage a été fait en 1903, c’est-à-dire quatorze ans avant qu’on ne le représentât.
Je l’ai appelé drame qui signifie action pour établir ce qui le sépare de ces comédies de mœurs, comédies dramatiques, comédies légères qui depuis plus d’un demi-siècle fournissent à la scène des œuvres dont beaucoup sont excellentes, mais de second ordre et que l’on appelle tout simplement des pièces.
Pour caractériser mon drame je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui ne signifie pas du tout symbolique comme l’a supposé M. Victor Basch, dans son feuilleton dramatique, mais définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire.
L’idéalisme vulgaire des dramaturges qui ont succédé à Victor Hugo a cherché la vraisemblance dans une couleur locale de convention qui fait pendant au naturalisme en trompe-l’œil des pièces de mœurs dont on trouverait l’origine bien avant Scribe, dans la comédie larmoyante de Nivelle ou de la Chaussée.
Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort personnel, j’ai pensé qu’il fallait revenir à la nature même, mais sans l’imiter à la manière des photographes.
Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir.

J’ai trouvé intéressante la manière dont Apollinaire définit ce qu’il entend par surréaliste. D’autant plus intéressant quand on pense à tout ce que ce terme a donné dans le genre littéraire.
A la lumière de cette première partie de préface, Les mamelles de Tirésias prennent un sens particulier. Ce qui semble étrange pour un lecteur habitué à quelque chose de plus classique et de plus vraisemblable n’est rien que « la roue qui imite la marche », rien que l’imitation d’un fait naturel. Rien n’est donc fait au hasard et, sans parler de symboles puisque Apollinaire s’en défend férocement au sein de cette préface, tout a un sens et trouve une explication logique en termes de représentation et de faits.

Extrait 2 de la Préface des Mamelles de Tirésias, par Apollinaire, édition Nrf Poésie/Gallimard :

Au demeurant, il m’est impossible de décider si ce drame est sérieux ou non. Il a comme but d’intéresser et d’amuser. C’est le but de toute œuvre théâtrale. Il a également le but de mettre en relief une question vitale pour ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit : le problème de la repopulation.
J’aurais pu faire sur ce sujet qui n’a jamais été traité une pièce selon le ton sarcastico-mélodramatique qu’ont mis à la mode les faiseurs de « pièces à thèse ».
J’ai préféré un ton moins sombre, car je ne pense pas que le théâtre doive désespérer qui que ce soit.
J’aurais pu aussi écrire un drame d’idées et flatter le goût du public actuel qui aime à se donner l’illusion de penser.
J’ai mieux aimé donner un libre cours à cette fantaisie qui est ma façon d’interpréter la nature, fantaisie, qui selon les jours, se manifeste avec plus ou moins de mélancolie, de satire et de lyrisme, mais toujours, et autant qu’il m’est possible, avec un bon sens où il y a parfois assez de nouveauté pour qu’il puisse choquer ou indigner, mais qui apparaîtra aux gens de bonne foi.
Le sujet est si émouvant à mon avis, qu’il permet même que l’on donne au mot drame son sens le plus tragique ; mais il tient aux Français que, s’ils se remettent à faire des enfants, l’ouvrage puisse être appelé, désormais, une farce. Rien ne saurait me causer une joie aussi patriotique.

Outre le fait que l’on puisse trouver dans cet extrait une continuation de la définition du surréalisme par Apollinaire dans la manière dont il convient d’aborder et de traiter le sujet théâtral auprès du public, cet extrait m’a interpelée car il expose clairement la visée de ce texte : poser la question du « problème de repopulation ».
Question éminemment importante aux yeux d’Apollinaire dans son esprit en soif de « joie patriotique ». C’est un aspect de sa figure qui transparaît à de nombreuses reprises. Cette fibre patriotique française se retrouve dans ses poèmes, au sein de différents recueils, alors qu’il ne témoigne à l’Allemagne qu’une douce rêverie par exemple (voir le cas des « Rhénanes » d’Alcools) ; elle se retrouve aussi dans Le Poète Assassiné dont l’un des contes se clos par « Vive la France », mais ce n’est qu’un exemple. C’est un aspect de l’auteur que je trouve assez fascinant en fin de compte. Il est né en Italie, à Rome, d’une mère polonaise. Il a vécu en Belgique, en Allemagne et en France. Malgré tous ces horizons qui se recoupent dans ce personnage, c’est à la France que son cœur appartient. Il s’est battu pour elle lors de la guerre 14-18, après avoir dû insister pour avoir le droit d’intégrer l’armée française car il n’en avait pas la nationalité. Il a été blessé lors de cette guerre (touché à la tête par un éclat d’obus en 1916, il est trépané la même année). Et il est mort le 9 novembre 1918, terrassé par la grippe espagnole, deux jours avant l’armistice qui devait mettre fin à la guerre. Il en deviendrait presque un symbole.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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6 commentaires pour A la découverte d’Apollinaire – Huitième étape : Les mamelles de Tirésias

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  3. vianne dit :

    très intéressant et le lien avec la musique de Francis Poulenc ?

    • Quelle musique ?
      Je n’ai pas inséré de lien musical. Pouvez-vous me dire ce que vous entendez par là ?

    • Je pense que vous utilisez un navigateur internet qui ne bloque pas les publicités intempestives. WordPress est un serveur de blog qui ajoute des publicités en fin d’article ou sur les côtés de la page.
      Je ne peux pas supprimer ces publicités qui contribuent à la gratuité du serveur. Mais je ne les vois pas si j’utilise ‘Google chrome’ avec la fonction qui bloque les publicités. En revanche si je vais sur internet explorer, je vois ces publicités.

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