La Jeune Parque – L’Ange – Agathe – de Paul Valéry

Aujourd’hui je vais présenter trois petites oeuvres de Paul Valéry, un poète du début du XXe siècle qui évolue dans le sillage de Mallarmé et de sa poésie symboliste. Ce sont des oeuvres courtes et obscures, mais vivantes et belles.

La Jeune Parque

La Jeune Parque est souvent considérée comme l’une des oeuvres poétiques les plus obscures de la poésie française… Et cette réputation est loin d’être volée. C’est la pensée d’une femme qui évolue au fil de la plume, une femme à l’agonie, qui rencontre les paradoxes de la chair et de l’esprit, de la vie et de la mort. Des notes d’espoir sont égrainées dans cette mélopée funèbre qui finit par faire vaciller le personnage dans l’abîme, l’abîme du sens et de l’essence.

Je me suis demandée pourquoi ce titre, pourquoi la Jeune Parque. Une Parque est une divinité dans la mythologie grecque qui est censée présider, avec ses deux soeurs, aux destins des hommes, tranchant le fil de leur vie au moment de leur mort. Ici cette jeune Parque est une jeune femme qui peut être apparentée à ces divinités car elle choisit de trancher le fil de sa vie lorsque le sort devient trop douloureux et insoutenable pour une chair et un esprit non armés contre l’existence.

C’est un texte dur, un texte poignant qui évoque des images sombres et des situations néfastes par-delà la nébulosité de la poésie, volontairement changeante et hermétiques. Mais c’est également une composition de toute beauté, une composition de mots, de sons et de sens, de retours et de détours dans les voies de l’écriture qui méritent attention et méritent d’être savourés. Oui, je suis heureuse d’avoir rencontré ce grand classique.

Quelques extraits :

[…]

Je regrette à demi cette vaine puissance…
Une avec le désir, je fus l’obéissance
Imminente, attachée à ces genoux polis ;
De mouvements si prompts mes vœux étaient remplis
Que je sentais ma cause à peine plus agile !
Vers mes sens lumineux nageait ma blonde argile,
Et dans l’ardente paix des songes naturels,
Tous ces pas infinis me semblaient éternels.
Si ce n’est, ô Splendeur, qu’à mes pieds l’Ennemie,
Mon ombre ! la mobile et la souple momie,
De mon absence peinte effleurait sans effort
La terre où je fuyais cette légère mort.
Entre la rose et moi je la vois qui s’abrite ;
Sur la poudre qui danse, elle glisse et n’irrite
Nul feuillage, mais passe, et se brise partout…
Glisse ! Barque funèbre…

[…]

Chers fantômes naissants dont la soif m’est unie,
Désirs ! Visages clairs !… Et vous, beaux fruits d’amour,
Les dieux m’ont-ils formé ce maternel contour
Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices,
Pour que la vie embrasse un autel de délices,
Où mêlant l’âme étrange aux éternels retours,
La semence, le lait, le sang coulent toujours ?
Non ! L’horreur m’illumine, exécrable harmonie !
Chaque baiser présage une neuve agonie…
Je vois, je vois flotter, fuyant l’honneur des chairs
Des mânes impuissants les millions amers…
Non, souffles ! Non, regards, tendresses… mes convives,
Peuple altéré de moi suppliant que tu vives,
Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie !… Allez,
Spectres, soupirs la nuit vainement exhalés,
Allez joindre des morts les impalpables nombres !
Je n’accorderai pas la lumière à des ombres,
Je garde loin de vous, l’esprit sinistre et clair…
Non ! Vous ne tiendrez pas de mes lèvres l’éclair !…
Et puis… mon cœur aussi vous refuse sa foudre.
J’ai pitié de nous tous, ô tourbillons de poudre !

[…]

De l’âme les apprêts sous la tempe calmée,
Ma mort, enfant secrète et déjà si formée,
Et vous, divins dégoûts qui me donniez l’essor,
Chastes éloignements des lustres de mon sort,
Ne fûtes-vous, ferveur, qu’une noble durée ?
Nulle jamais des dieux plus près aventurée
N’osa peindre à son front leur souffle ravisseur,
Et de la nuit parfaite implorant l’épaisseur,
Prétendre par la lèvre au suprême murmure.

Je soutenais l’éclat de la mort toute pure
Telle j’avais jadis le soleil soutenu…
Mon corps désespéré tendait le torse nu
Où l’âme, ivre de soi, de silence et de gloire,
Prête à s’évanouir de sa propre mémoire,
écoute, avec espoir, frapper au mur pieux
Ce cœur, — qui se ruine à coups mystérieux
Jusqu’à ne plus tenir que de sa complaisance
Un frémissement fin de feuille, ma présence…

[…]

L’Ange

L’Ange est beaucoup plus court que la Jeune Parque et m’a semblé moins impressionnant. Mais cela n’en reste pas moins une belle pièce poétique dans laquelle le poète a versé son art. C’est un ange, ou bien un homme, qui ne sait pas qui il est réellement et qui questionne son être, sa raison d’être.

Extrait :

[…]

Une manière d’ange était assis sur le bord d’une fontaine. Il s’y mirait, et se voyait Homme, et en larmes, et ils s’en étonnait à l’extrême de s’apparaître dans l’onde nue cette proie d’une tristesse infinie.

[…]

Agathe

Agathe relève de la poésie en prose. Lorsque l’on dit que la prose peut soutenir plus facilement les méandres de la pensée poétique, cela se vérifie avec cette promenade dans les pensées d’Agathe. Un univers poétique, un amas de pensées obscures, parfois confuses, souvent sublimes. Des trois titres présentés ci-dessus, je préfère la Jeune Parque mais Agathe n’a pas à rougir de la comparaison, ayant ses propres atouts et sa propre beauté.

Extrait :

[…]

Là, perdu que je suis, mais sans horreur et nouveau mystérieusement, la perte monotone de pensée me prolonge et m’oublie. Ces idoles qui se développent, par une déformation insensible me transportent. Unique, Mon étonnement s’éloigne, parmi tant de fantômes qui s’ignorent entre eux.

[…]

__________________

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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