Roméo & Juliette – de Shakespeare

Cette matinée apporte avec elle une paix sinistre,
le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore
de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car
jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de
son Roméo.
(Acte V, scène dernière)

Romeoandjuliet1597

Quelle oeuvre de Shakespeare peut être plus célèbre que Roméo et Juliette ? Aucune ! Et c’est même étrange qu’il ait fallu cette énième relecture de la pièce pour que j’en fasse enfin un article.

Shakespeare fait intervenir, à deux reprises dans sa pièce, un personnage théâtral qui avait son heure de gloire sous l’Antiquité et qui a pratiquement disparu depuis. Il s’agit du Choeur. Celui-ci nous livre une sorte de prologue qui annonce aux lecteurs-spectateurs les intentions de l’auteur :

Deux familles, égales en noblesse,
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,
Sont entraînées par d’anciennes rancunes à des rixes nouvelles

Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies
A pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple
d’amoureux
Dont la ruine néfaste et lamentable
Doit ensevelir dans leur tombe l’animosité de leurs parents.
Les terribles péripéties de leur fatal amour
Et les effets de la rage obstinée de ces familles,
Que peut seule apaiser la mort de leurs enfants,
Vont en deux heures être exposés sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment,
Notre zèle s’efforcera de corriger notre insuffisance.

Cette pièce de théâtre est une tragédie. Elle met en scène la passion impossible entre deux jeunes amants issus de familles rivales. Vous l’avez compris, il s’agit de Roméo et de Juliette. Bravant la haine et l’interdit, ils se marient et pensent être arrivés à toucher le bonheur. Mais une nouvelle rixe mortelle entre les deux familles condamne l’un à l’exil et l’autre à un mariage forcé… La ruse aurait pu triompher de la sentence et les rassembler, mais la fatalité frappe sans retenir ses coups et c’est la mort qui scelle leur destin. Ce dénouement tragique condamne de façon rétrospective cette haine dévorante, contre laquelle le Prince de la cité de Vérone avait déjà mis tout ce beau monde en garde… Il ne reste face à soi que l’empreinte sombre et sanglante de cette histoire, l’avertissement tapi entre les lignes de la tragédie, une mise en garde contre la haine qui dévore tout.

Je me permets un petit commentaire sur l’écriture de Shakespeare qui se démarque nettement de ce que feront les tragiques français et classiques un siècle plus tard. Là où les classiques ne réclament qu’unité, ordre et constance, on a un auteur qui déploie son récit en insérant des passages d’une tonalité différente tout au long de la pièce… Cela donne au texte une nuance particulière. Je pense notamment aux passages grivois, aux scènes de cuisine ou de rixes légères qui tranchent nettement avec le ton romantico-tragique adopté par Roméo et Juliette eux-mêmes. Et cela n’empêche pas l’intensité tragique de monter tout au long de l’acte III, IV et V jusqu’au dénouement final.

Je ne proposerai pas de résumé détaillé, il en existe bien assez sur internet à propos de cette oeuvre. En revanche je vous indique volontiers un lien vers une version numérique de cette pièce si vous aviez l’envie de la lire :
http://www.crdp-strasbourg.fr/je_lis_libre/livres/Shakespeare_RomeoEtJuliette.pdf

Enfin, pour terminer cet article, voici quelques extraits parmi mes préférés de la pièce.

Extrait 1 – Acte I, scène 1

Il s’agit de l’intervention du Prince, un personnage fort qui représente l’autorité à Vérone. Cet avertissement apparaît au début de la pièce et met en relief la sagesse que n’ont pas les Montague et les Capulet… sagesse qui aurait pu leur éviter tant de malheurs.

Le Prince. – Sujets rebelles, ennemis de la paix ! profanateurs qui souillez cet acier par un fratricide !… Est-ce qu’on ne m’entend pas ?… Holà ! vous tous, hommes ou brutes, qui éteignez la flamme de votre rage pernicieuse dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous peine de torture, obéissez ! Que vos mains sanglantes jettent à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez la sentence de votre Prince irrité ! (Tous les combattants s’arrêtent.) Trois querelles civiles, nées d’une parole en l’air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne, Montague ; trois fois les anciens de Vérone, dépouillant le vêtement grave qui leur sied, ont dû saisir de leurs vieilles mains leurs vieilles partisanes, gangrenées par la rouille, pour séparer vos haines gangrenées. Si jamais vous troublez encore nos rues, votre vie payera le dommage fait à la paix. Pour cette fois, que tous se retirent. Vous, Capulet, venez avec moi ; et vous, Montague, vous vous rendrez cette après-midi, pour connaître notre décision ultérieure sur cette affaire, au vieux château de Villafranca, siège ordinaire de notre justice. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se séparent !

Extrait 2 – Acte II, scène 2

C’est tellement peu original d’apprécier cette scène que j’ai presque hésité à la mettre ici. Mais bon, scène romantique par excellence, portée par une plume expressive et une traduction lyrique… Je ne pouvais pas la laisser pour compte. Hormis sa beauté, elle est aussi intéressant car c’est le moment où les deux amants se déclarent leur flamme et commencent à s’engager dans leur tragique destin.

Roméo. – Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu de blessures ! (Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre.) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l’Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu’elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu’elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !… Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle pouvait le savoir !… Que dit-elle ? Rien… Elle se tait… Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu’à ce qu’elles reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n’est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

Juliette. – Hélas !

Roméo. – Elle parle ! Oh ! parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en amère pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !

Juliette. – Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.

Roméo, à part. – Dois-je l’écouter encore ou lui répondre ?

Juliette. – Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.

Roméo. – Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.

Extrait 3 – Acte III, scène 2

J’aime cette tirade pour son lyrisme. Je pense qu’après lecture cette explication devrait suffire à elle-même.

Juliette. – Retournez au galop, coursiers aux pieds de flamme, vers le logis de Phébus ; déjà un cocher comme Phaéton vous aurait lancés dans l’ouest et aurait ramené la nuit nébuleuse… Étends ton épais rideau, nuit vouée à l’amour, que les yeux de la rumeur se ferment et que Roméo bondisse dans mes bras, ignoré, inaperçu ! Pour accomplir leurs amoureux devoirs, les amants y voient assez à la seule lueur de leur beauté ; et, si l’amour est aveugle, il s’accorde d’autant mieux avec la nuit… Viens, nuit solennelle, matrone au sobre vêtement noir apprends-moi à perdre, en la gagnant, cette partie qui aura pour enjeux deux virginités sans tache ; cache le sang hagard qui se débat dans mes joues, avec ton noir chaperon, jusqu’à ce que le timide amour devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté dans l’acte de l’amour ! À moi, nuit ! Viens, Roméo, viens : tu feras le jour de la nuit, quand tu arriveras sur les ailes de la nuit, plus éclatant que la neige nouvelle sur le dos du corbeau. Viens, gentille nuit ; viens, chère nuit au front noir donne-moi mon Roméo, et, quand il sera mort, prends-le et coupe le en petites étoiles, et il rendra la face du ciel si splendide que tout l’univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte à l’aveuglant soleil… Oh ! j’ai acheté un domaine d’amour mais je n’en ai pas pris possession, et celui qui m’a acquise n’a pas encore joui de moi. Fastidieuse journée, lente comme la nuit l’est, à la veille d’une fête, pour l’impatiente enfant qui a une robe neuve et ne peut la mettre encore ! Oh ! voici ma nourrice…

Extrait 4 – Acte I, scène 1

Allez, finissons donc cet article sur une note plus grivoise… Cet échange entre deux sous-fifres peut être – sous réserve d’avoir l’esprit ouvert à ce type d’humour – être sujet à rire. Mais au-delà de son côté agréable, il n’en reste pas moins un moyen très intéressant d’introduire auprès du spectateur la teneur de la querelle entre les deux familles… et des actes que chacun est prêt à commettre pour assouvir son besoin de violence.

Samson. – Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons pas leurs brocards.

Grégoire. – Non, nous ne sommes pas gens à porter le brocart.

Samson. – Je veux dire que, s’ils nous mettent en colère, nous allongeons le couteau.

Grégoire. – Oui, mais prends garde qu’on ne t’allonge le cou tôt ou tard.

Samson. – Je frappe vite quand on m’émeut.

Grégoire. – Mais tu es lent à t’émouvoir.

Samson. – Un chien de la maison de Montague m’émeut.

Grégoire. – Qui est ému, remue ; qui est vaillant, tient ferme ; conséquemment, si tu es ému, tu lâches pied.

Samson. – Quand un chien de cette maison-là m’émeut, je tiens ferme. Je suis décidé à prendre le haut du pavé sur tous les Montagues, hommes ou femmes.

Grégoire. – Cela prouve que tu n’es qu’un faible drôle ; les faibles s’appuient toujours au mur.

Samson. – C’est vrai ; et voilà pourquoi les femmes étant les vases les plus faibles, sont toujours adossées au mur ; aussi, quand j’aurai affaire aux Montagues, je repousserai les hommes du mur et j’y adosserai les femmes.

Grégoire. – La querelle ne regarde que nos maîtres et nous, leurs hommes.

Samson. – N’importe ! je veux agir en tyran. Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel avec les femmes. Il n’y aura plus de vierges !

Grégoire. – Tu feras donc sauter toutes leurs têtes ?

Samson. – Ou tous leurs pucelages. Comprends la chose comme tu voudras.

Grégoire. – Celles-là comprendront la chose, qui la sentiront.

Samson. – Je la leur ferai sentir tant que je pourrai tenir ferme, et l’on sait que je suis un joli morceau de chair.

Grégoire. – Il est fort heureux que tu ne sois pas poisson ; tu aurais fait un pauvre merlan. Tire ton instrument ; en voici deux de la maison de Montague. (Ils dégainent.)

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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