Vents – Chronique – Chant pour un équinoxe – de Saint-John Perse

Saint-John Perse est un poète du XXe siècle originaire de Guadeloupe. Les trois titres poétiques que je vais présenter dans cet article illustrent l’esthétique particulière de ce poète. Les textes de Saint-John Perse m’apparaissent souvent hermétiques… Leur sens obscur pourrait en décourager la lecture, mais la manière dont ces poèmes sont construits procure un certain plaisir poétique. Les mots créent leur propre musique, une musique qui joue sur les sons, sur les sens, sur les images. Les phrases sont amples, les rythmes sont travaillés, la lecture est un moment magnifique et délicieux. Il y a une grande force musicale chez Saint-John Perse. C’est cela que je retiendrais principalement, et c’est cette raison qui me pousserait à en recommander la lecture.

Pour plus de renseignements théoriques sur la forme adoptée par l’écriture de cet auteur, je vous renvoie à cette page très complète :
http://fondationsaintjohnperse.fr/html/journee_agregation/Journee_Aix_Carla_VDB.htm

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Vents

Vents se compose de quatre grandes parties qui possèdent chacune leur unité et leurs thèmes récurrents. Vents est une unification de versets poétiques qui forment un tout, un grand poème, une certaine vision du monde pris sous quatre angles différents – une partie correspondant à une idée.

En voici quelques extraits :

I, 1

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants !

Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,
Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,
C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,
Sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses…
[…]

II, 3

[…]
Je te connais, ô Sud pareil au lit des fleuves infatués, et l’impatience de ta vigne au flanc des vierges cariées.
On ne fréquente pas sans s’infecter la couche du divin ; et ton ciel est pareil à la colère poétique, dans les délices et l’ordure de la création.
Je sais qu’au fond des golfes assouvis, comme des fins d’Empires, la charge mâle du désir fait osciller la table des eaux libres,
Et j’abîmerai ma face de plaisir dans ces dénivellements plus vastes qu’il n’en règne aux rampes vertes des rapides – lividités en marche vers l’abîme et ses torsions d’aloès…
[…]

II, 6

[…]
Les vents sont forts ! la chair est brève !… Aux crêtes lisérées d’ors et de feux dans les lancinations du soir, aux crêtes ciliées d’aiguilles lumineuses, parmi d’étranges radiolaires,
N’est-ce pas toi-même tressaillant dans de plus pures espèces, avec cela d’immense et de puéril qui nous ouvre sa chance ? … Je veille. J’aviserai. Et il y a là encore matière à suspicion… Qu’on m’enseigne le ton d’une modulation nouvelle !
[…]

Chronique

Chronique est le récit de la Terre dans sa splendeur, son infinie temporalité, sa dualité face au monde des hommes. Les idées naissent et s’entremêlent, magnifiques, obscures ou brillantes. La voix du poète s’adresse au Grand âge, qui revient comme l’interlocuteur à qui il livre ces paroles. J’ai beaucoup aimé ce petit texte dont je vais vous partager un extrait de la partie V :

[…]
« Grand âge, voici nos prises : vaines sont-elles, et nos mains libres. La course est faite et n’est point faite ; la chose est dite et n’est point dite. Et nous rentrons chargés de nuit, sachant de naissance et de mort plus que n’enseigne le songe d’homme. Après l’orgueil, voici l’honneur, et cette clarté de l’âme florissante dans l’épée grande et bleue.
[…]

Chant pour un équinoxe

Chant pour un équinoxe est un petit recueil de quatre pièces très sympathique qui possèdent un rythme bien à lui.

En voici l’un des poèmes, il s’intitule Nocturne :

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment ?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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