Stèles – de Victor Segalen

Stèle est un recueil dont la première publication remonte à 1912. C’est un livre qui, à peine ouvert, se révèle bien différent de toute autre livre de poésie. Sa forme est particulière, la manière de se dire semble sans équivalent.

Au fil de la lecture, on en vient à considérer ses mots comme l’illustration d’un exotisme oriental, le portrait d’une Chine croisée avec l’âme de son auteur. Mais là réside le piège de cette oeuvre. En effet, dans l’avant-propos, Pierre-Jean Remy nous met en garde contre cette lecture qui ne serait qu’une lecture lecture de façade, une réduction de l’oeuvre à quelque chose qu’elle ne voudrait pas être. Pour illustrer cette affirmation, voici un extrait de ce que dit ce critique : Confondre l’homme Segalen, ses poèmes ou même – ou surtout – Stèles, avec la Chine – serait-ce avec une certaine image de la Chine – est donc en fin de compte l’approche la plus facile d’une oeuvre difficile qui se referme sur elle-même. C’est la réduire à son apparence. Pire : c’est la détourner au profit de cet exotisme de façade que Segalen refusait pour une conception plus riche du même exotisme dont il nourrissait sa quête. Il faut, pour que les Stèles se dressent réellement dans ce Milieu intemporel qui est le leur, les lire comme des monuments « sans dates et sans fin ». La Chine est là, soit, des traces de symbolisme aussi, mais surtout des mots, des tournures de phrases, des éléments choisis dans une « réserve personnelle » où la Chine se combine à d’autres idées, d’autres sources. La Chine est seulement un cadre en même temps que partie d’un système de références. Ce que je réclame, donc, c’est une lecture de Stèles qui dépasse ce cadre, qui transcende l’anecdote, qui traverse la fiction et qui retrouve, au-delà des Lacs, des Abîmes et des Nuées, l’hymne primitif qui est le dire de Segalen.

Ceci étant posé, que dire de l’organisation du recueil ? La forme des poèmes est inspirée des Stèles chinoises. Chaque poème se veut comme étant la trace que l’on pourrait trouver sur ces monuments funèbres. D’où la forme particulière qu’ils adoptent par rapport au vers traditionnel. Pour comprendre la forme et le rythme que cela crée, je vous renvoie aux extraits que je proposerai ci-dessous.
Le recueil est organisé en plusieurs grandes parties, correspondant à un type de stèle et traitant un thème poétique différent. On a ainsi :
1. Les Stèles face au midi, qui évoquent le pouvoir et la grandeur.
2. Les Stèles face au Nord qui parlent de l’amitié sur une note souvent amère et empreinte de désillusion
3. Les Stèles orientées qui peignent une image de la femme.
4. Les Stèles occidentées qui s’écrivent sous les couleurs de la violence et de l’inspiration militaire.
5. Les Stèles du bord du chemin qui sont largement inspirées de l’univers oriental.
6. Et enfin, les Stèles du Milieu qui traitent de l’être, du soi.

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QUELQUES EXTRAITS

Trahison fidèle

Tu as écrit : « Me voici, fidèle à l’écho de ta voix, taciturne, inexprimé. » Je sais ton âme tendue juste au gré des soies chantantes de mon luth :

C’est pour toi seul que je joue.

Écoute en abandon et le son et l’ombre du son dans la conque de la mer où tout plonge. Ne dis pas qu’il se pourrait qu’un jour tu entendisses moins délicatement !

Ne le dis pas. Car j’affirme alors, détourné de toi, chercher ailleurs qu’en toi-même le répons révélé par toi. Et j’irai, criant aux quatre espaces :

Tu m’as entendu, tu m’as connu, je ne puis pas vivre dans le silence. Même auprès de cet autre que voici, c’est encore,

C’est pour toi seul que je joue.

 

Vampire

Ami, ami, j’ai couché ton corps dans un cercueil au beau vernis rouge qui m’a coûté beaucoup d’argent ;

J’ai conduit ton âme, par son nom familier, sur la tablette que voici que j’entoure de mes soins ;

Mais plus ne dois m’occuper de ta personne : « Traiter ce qui vit comme mort, quelle faute d’humanité !

Traiter ce qui est mort comme vivant, quelle absence de discrétion ! Quel risque de former un être équivoque ! »

o

Ami, ami, malgré les principes, je ne puis te délaisser. Je formerai donc un être équivoque : ni génie, ni mort ni vivant. Entends moi :

S’il te plaît de sucer encore la vie au goût sucré, aux âcres épices ;

S’il te plaît de battre des paupières, d’aspirer dans ta poitrine et de frissonner sous ta peau, entends moi :

Deviens mon Vampire, ami, et chaque nuit, sans trouble et sans hâte, gonfle toi de la chaude boisson de mon cœur.

 

Mon amante a les vertus de l’eau

Mon amante a les vertus de l’eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, — malgré moi — du feu passe dans mon regard, elle sait comment on l’attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges.

o

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse, elle me fuit ; — et j’ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l’étanche avec ivresse, je l’étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j’avale une poignée de boue.

 

Stèle au désir

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?

La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, — tu la piétines de ton envie.

La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, — contemple-la de ton désir.

o

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,

Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

 

Du bout du sabre

Nous autres, sur nos chevaux, n’entendons rien aux semailles. Mais toute terre labourable au trot, qui se peut courir dans l’herbe,

Nous l’avons courue.

Nous ne daignons point bâtir murailles ni temples, mais toute ville qui se peut brûler avec ses murs et ses temples,

Nous l’avons brûlée.

Nous honorons précieusement nos femmes qui sont toutes d’un très haut rang

Mais les autres qui se peuvent renverser, écarter et prendre,

Nous les avons prises.

Notre sceau est un fer de lance : notre habit de fête une cuirasse où la rosée cristallise : notre soie est tissée de crins. L’autre, plus douce, qui se peut vendre,

Nous l’avons vendue.

o

Sans frontières, parfois sans nom, nous ne régnons pas, nous allons. Mais tout ce que l’on taille et fend, ce que l’on cloue et qu’on divise…

Tout ce qui peut se faire, enfin, du bout du sabre,

Nous l’avons fait.

 

Stèle des pleurs

Si tu es homme, ne lis pas plus loin : la douleur que je porte est si vaste et grave que ton cœur en étoufferait.

Si tu es Chenn, détourne-toi plus vite encore : l’horreur que je signale te rendrait lourd comme ma pierre.

Si tu es femme, hardiment lis-moi pour éclater de rire, et oublie à jamais de t’arrêter de rire,

Mais si tu sers comme eunuque au Palais, affronte-moi sans danger ni rancune, et garde le secret que je dis.

 

Char emporté

Que le sage seigneur de Lou dénombre ses chevaux avec orgueil ; ils sont gras et ronds dans la plaine : les uns jaunes, les uns noirs, les autres noir et jaune.

À son gré il les attelle, les accouple, les quadruple et les mène où il veut avec sécurité.

o

Je suis mené par mes pensées, cavales sans mors, — une à une, deux à deux, quatre à quatre, tirant mon char incessant.

Belles cavales de toutes les couleurs : celle-ci pourpre et aubère-rose, cette autre noir-pâle avec les sabots cuivrés.

Je ne les touche point. Je ne les conduis pas : la vitesse élancée me détourne de voir avant.

o

Quel éperdu dans ma course à rebours ! Sans lampe ni rênes, roulant d’un fond à l’autre des ténèbres seulement cinglées d’éclats des sabots choqués !

Je sais pourtant les pistes familières, le lieu où la Rouge hennit, où la Maigre bute et se couronne ; la fourche où l’attelage hésite et le mur que tout vient frapper du front.

Sous mes doigts caressant la pierre aimante, fidèle au Midi, je garde le sens de la lumière.

o

Ha ! les foulées doublent et la vitesse et le vent. L’espace fou siffle à ma rencontre ; l’essieu brûle, le timon cabre, les rayons brillent en feu d’étoiles :

Je franchis les Marches d’Empire : je touche aux confins, aux passes ; je roule chez les tributaires inconnus.

Aux coups de reins se marque le relais : la bête qui m’emporte a le galop doux, la peau écailleuse et nacrée, le front aigu, les yeux pleins de ciel et de larmes :

La Licorne me traîne je ne sais plus où. Bramant de vertige, je m’abandonne. Qu’ils descendent au loin sous l’horizon fini les chevaux courts et gras du sage seigneur Mâ, duc de Lou.

 

Petit plus :

Pour avoir une vue plus large du recueil, je vous renvoie à cette version intégrale en ligne : http://www.steles.net/page.php?p=77

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Stèles – de Victor Segalen

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