L’invitation au Voyage, de Charles Baudelaire

L’Invitation au Voyage est un poème incontournable de Baudelaire. Mais quel secret renferme ce poème ? C’est  un appel vers un ailleurs, loin des ciels brouillés, des traîtres yeux, dans un orient luxueux et intime qui se mesure en senteurs exotiques, en lumière et en langage. Pour cela un seul moyen, les vaisseaux qui dorment, attendant qu’on monte à leur bord dans un paysage de couchant somptueux où le monde s’endort. Pour y trouver quoi ? Ce que nous répète sans cesse le refrain : Là tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. Plaisir des sens, plaisir de l’âme, plaisir de la chair, havre ordonné de quiétude.

Dans la première strophe, le poète appelle à lui l’attention l’être aimé à force d’apostrophes très fortes et fusionnelles pour le désigner : son enfant, sa soeur. Il invite sa moitié à embarquer avec lui dans ce voyage, vers ailleurs, vers là-bas. Il aspire à fuir les ciels brouillés, et les soleils mouillés qui ne dispensent aucune chaleur, aucune clarté et qui n’inspirent que l’idée d’une traîtrise doublée de larmes. Les yeux de l’aimée sont convoqués. C’est en captant la profondeur de ce regard et ce qu’il implique que le poète fait sa proposition, son invitation, vers un monde plus beau, plus onirique, où tout serait possible. Il faut partir, quitter ce lieu imparfait pour trouver ailleurs une atmosphère douce et réconfortante. Il serait possible d’aimer à loisir ! Mais pas seulement : la limite de temps n’existerait pas, hormis dans les limites posées par l’existence humaine. Il est question d’aimer jusqu’au jour où il faudra mourir, dans un pays qui ressemblerait à tout ce que propose l’être aimé. Ce voyage est un partage, il s’agit d’y aller ensemble. C’est un voyage fantasmé depuis un présent imparfait dont l’image réfractée par le désir serait le lieu décrit par la deuxième strophe.

Cet orient fantasmé par son luxe, sa richesse et son attrait transporte le poète et son aimée de manière immédiate. Les meubles luisants polis par les ans décorent une chambre. Le terme de chambre est introduit par un déterminant possessif « notre » incluant le duo en son entier. Le couple est une entité complète, et cette idée renvoie au mot « ensemble » employé dans la première strophe et qui liait indiscutablement le poète et son interlocutrice. Dans le poème, tout est fait pour montrer la supériorité de ce lieu sur l’imperfection de leur point de départ. Il ne s’agit plus de ciels brouillés et  de soleils mouillés mais de riches plafonds, de miroirs profonds,  d’un endroit décoré des plus rares fleurs. Il convient de noter que l’on passe d’un espace ouvert à un lieu enclos. Les vastes espaces du ciel et la présence de l’astre du jour sont remplacés par la présence d’un plafond et de miroirs. Ce sont des créations humaines qui impliquent un lieu plus restreint spatialement, mais façonné pour être beau, ordonné et agréable. Tout cela donnerait à l’âme des voyageurs l’impression de converser avec le lieu dans leur langue natale. Peut-on l’interpréter comme une manière d’énoncer que l’âme du poète ou de son aimée se sentirait chez elle en ce lieu, alors que dans les espaces ouverts tout était plus étranger, plus sombre et moins agréable ? On y retrouve assurément l’idée de douceur, qui renvoie à l’introduction du poème où l’aimée devait songer à la douceur de l’invitation, du voyage et de sa destination. Il y a donc la promesse d’un mieux dans cet ailleurs somptueux.

Le distique qui venait clore la première strophe revient tel un refrain à la fin de cette seconde strophe – et il reviendra à la fin de la troisième. Les deux vers cadencent le poème et leur rythme lent assène l’image onirique dont le poète cherche à instiller dans son invitation.

Pour le poète, il ne manque plus qu’à présenter le moyen de partir. Comme cela a déjà été souligné, le seul moyen de partir est de d’emprunter les vaisseaux qui dorment sur les canaux d’une ville particulière. On est de retour dans un espace ouvert, mais toutefois marqué de la main de l’homme. La ville portuaire promet un périple en mer, voyage aventureux et incertain qui rejaillit sur les navires eux-mêmes. L’incertitude d’un voyage en mer est mis sur le compte de leur humeur vagabonde. Toutefois, cette inconstance trouve son maître : les vaisseaux sont soumis aux désirs de la femme aimée. Ils sont là pour les assouvir, du plus important au plus moindre. C’est donc l’interlocutrice du poète qui a le pouvoir de choisir ou non de partir, en donnant l’ordre aux vaisseaux de les emmener tous les deux. L’aspect grandiose de l’invitation est à nouveau étayée par la mention de l’origine de ces vaisseaux. Ils viennent du bout du monde, ils viennent de très loin et son donc capables de partir sur de longues distances. La perspective du voyage se fait dans un décor crépusculaire qui enflamme de chaleur un cadre qui était préalablement froid et humide. Les soleils ne sont plus mouillés, ils sont couchants et leur lumière affecte les champs et la ville, les revêtant d’hyacinthe et d’or, deux matières précieuses de couleur flamboyante. Ceci est d’ailleurs qualifié sans détour de chaude lumière en laquelle le monde s’endort.

Le fait que le monde s’endorme dans ce cadre, à la fin du poème et donc à la fermeture de cette invitation, laisse plus de place encore à la dimension onirique de cette destination parfaite – où la femme aimée cesserait d’être tourmentée par le présent froid et larmoyant qu’elle connait pour vivre voluptueusement en compagnie de son poète. Et si tout n’était qu’un rêve ? Si ce voyage était un échappatoire que l’on ne trouve que dans le songe, la rêverie ? Et s’il n’y avait que là que le présent laisse pleinement sa place à l’ordre et à la beauté, contrairement à un monde qui en est préalablement dépourvu ? Les vaisseaux du couchants sont-ils ceux du sommeil que le poète convoque pour lui et son aimée, afin d’échapper à la réalité pour se fondre totalement dans un univers de luxe, de calme et de volupté ?

L’invitation est parfaite, tentatrice, passionnée. Je l’affectionne comme l’une des plus belles œuvres de Baudelaire. J’en propose ici une lecture. Je sais qu’elle n’est pas parfaite, mais je vous souhaite tout de même une bonne écoute.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour L’invitation au Voyage, de Charles Baudelaire

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