Elsa [recueil poétique], de Louis Aragon

Elsa, de Louis Aragon

J’inaugure une série d’articles sur l’oeuvre de Louis Aragon avec ce petit recueil poétique intitulé Elsa, en hommage à Elsa Triolet bien sûr, le grand amour du poète. Publié en 1959 ce recueil est riche et complexe.

elsa aragon

Elsa contient une ambivalence qui frappe le lecteur d’emblée. C’est d’abord un monument poétique en l’honneur d’Elsa, c’est l’immortalité de sa figure, celle que les lèvres des lecteurs sculpteront toujours : Et leur bouche de chair modèle ta statue (page 125). Cette vision du poème amoureux est classique et vit profondément dans ces textes. Mais à cela s’oppose une autre idée, qui vit notamment en début de recueil. En effet, on a ensuite, le regret de ne plus voir Elsa qu’exister entre les pages et les idées que la poésie donne d’elle. De ce fait, Aragon et elle ne sont plus un couple parmi tant d’autres, ils sont des mots, ils sont des figures qui ne vivent que dématérialisées dans les pages :

On en prend et on en laisse de ce que je dis
Et pour me passer de t’aimer ils substituent
A ta réalité de chair une statue
un symbole drapé de pierre une Patrie
Et quand ils mettent le coupe-papier à l’aisselle tendre de mes livres
Ils ne comprennent pas du tout pourquoi je crie
Ils ne voient pas que je saigne de ton sang
Je me demande un peu ce que pour eux mon chant signifie
Si chaque mot qui se brise dans ma voix ils ne savent point
que c’est une harmonique de ta gorge
S’ils ne voient pas autour de mon âme tes bras (pages 16 et 17)

Qu’est-ce qu’Aragon regrette ? Qu’est-ce qui transparaît dans ces quelques vers qui trouvent un échos à divers endroits du recueil ? Il s’agit du fait qu’on puisse leur retirer la profondeur de leurs sentiments en ne comprenant pas tout ce qui les unit. Elsa et Aragon ne sont pas simplement deux noms. Ils sont une union que la poésie cherche à rendre et dont le piège est l’immobilisme de tout idéal.

Je suis un peu de leur commerce
En attendant d’être une rue
Je suis dans les dictionnaires
Et dans les livres des écoles
Le scandale m’est interdit

J’ai beau crier que je t’adore
Et je ne suis rien que ton amant (page 15)

La renommée se fait ennemie de la vérité. Cet état de fait devient un jugement sévère. Quel est donc le but de ce recueil ? Serait-ce, une fois de plus, de perpétuer le souvenir d’Elsa ? Oui, c’est vrai. Mais cette fois-ci, cela est fait en essayant de retranscrire plus de subtilités, plus d’intimité amoureuse pour venir à bout de cette idée qui s’est figée et qui ne vit plus. Je le lis comme tel et c’est le souvenir que je garderai de cette lecture.

Le recueil amène le lecteur dans cette sphère intime. L’intimité est enclose dans 125 pages parsemées de 36 pièces poétiques. C’est un voyage court mais profond. Les poèmes sont autant de regards qu’Aragon porte sur différents aspects de leur relation. Il mentionne leurs sentiments, leur passé – sur lequel il ne veut d’ailleurs pas revenir, mentionnant à chaque fois une fracture personnelle qui nous reste nébuleuse et renforce l’idée que l’on n’aura jamais atteint la totale compréhension de leur relation. Il magnifie la femme qu’il aime en reprenant le motif de la rose. Il émet des variations sur des thématiques amoureuses classiques, ou au contraire, se pose dans une lecture moderne de celles-ci. L’auteur parle également de lui-même. Il est la victime, le coupable, l’heureux et le malheureux. L’homme épris de toutes les sortes d’amour, capable de haine, capable de tout. C’est au regard de tous ces thèmes qui se déploient que je me permets de parler de profondeur et d’intimité.

La sphère intime est portée par le rythme très particulier du recueil et des pièces poétiques.

On a affaire à un recueil entièrement dépourvu de toute ponctuation. Le procédé n’est pas nouveau, on repassera par Apollinaire notamment pour s’en rendre compte, mais cela peut traduire l’idée que cette poésie personnelle possède son propre rythme. Il n’a pas besoin d’être matérialisé puisqu’il appartient uniquement à l’auteur et à la destinataire de ces poèmes.

Vient ensuite la forme même des poèmes. La majeure partie des pièces poétiques sont composées de versets que l’on peut aussi qualifier de vers libres (la différence n’est pas très claire pour moi). Cela donne un rythme très différent des vers réglés. On a affaire à une pensée qui se déroule, se fragmente, galope ou alors hésite. Comme si le poète déroulait ses idées sans ordre établi. Ce n’est bien sûr qu’illusion, tout est réfléchi dans ces textes. Mais cette écriture renforce l’idée que l’on est dans la pensée même, dans l’intime…
D’autres poèmes sont quant à eux réglés par une forme bien définie. Ce sont des coupures, souvent des célébrations d’Elsa ou de symboles la représentant, comme la rose.
Mentionnons également la présence d’un drame poétique qui trône au beau milieu du recueil. Volontairement inachevé et contenant peu de dialogue, cette pièce déplore le caractère éphémère de la scène théâtrale et de ses personnages. C’est ce qu’il ne veut pas pour Elsa puisque ce qui compte pour lui c’est la scène intime, celle qu’on ne voit pas dans la sphère publique et qui, elle, perdure.
Pour finir, le recueil contient (vers sa fin) des textes touchant plus à la prose qu’au vers. Ces poèmes en prose (j’ose le dire) appesantissent le rythme à l’approche du final Un jour Elsa ces vers.

Le recueil explore donc l’intimité de la relation du poète avec Elsa sur le plan du contenu, en parcourant un grand nombre de thèmes et de tonalités. Il en fait de même avec les contenant, convoquant un grand nombre de formes poétiques pour travailler différents rythmes d’exploration de l’intime.

Ce fut une très belle lecture que je vous conseille vivement.

Extraits :

Un jour Elsa ces vers

Qu’ai-je en moi qui me mord ce monstre ce cancer
Au fond de moi par moi vainement étouffé
Je le sens par moments me monter par bouffées
C’est comme un autre en moi qui donnerait concert
C’est un autre moi-même un autre furieux
Qui ne m’écoute pas terrible et me ressemble
Il faut coûte que coûte avec lui marcher l’amble
Je déborde d’un chant sublime impérieux

Un chant qui se soucie aussi peu de moi-même
Que la flamme de l’âtre ou du rideau le vent
L’ivresse du buveur la balle du vivant
Un chant qui fait sauter les gonds de mes poèmes
Un chant portant la nuit de l’aigle sur sa proie
Un chant d’incendie à l’heure de la grand-messe
Derrière lui par les moissons qui rien ne laisse
Un chant comme la peste toujours à l’étroit

Mille archets frémissants dont je n’ai pas maîtrise
Au signe s’ébranlant que je n’ai pas donné
Je suis le siège obscur d’éclatantes menées
Et le silence en moi comme un carreau se brise
Mille archets frémissants mis en marche à la fois
Attaquant à la fois leur morceau de bravoure
Et leurs violons noirs font de ma nuit leur jour
De mes refrains secrets leurs violentes voix

Je ne suis plus l’écho que de mon avalanche
Ce langage qui roule avec lui ses galets
Et tant pis en chemin s’il m’écrase où j’allais
Que mon coeur reste rouge et que mes mains soient blanches
Ne demeure de moi qu’un peu de mélodie
Des rafales de vent sur des éclats de verre
Un peu de ma folie un peu de printemps vert
Un jour on entendra le reste que j’ai dit

Un jour Elsa mes vers qui seront ta couronne
Et qui me survivront d’être par toi portés
On les comprendra mieux dans leur diversité
Par ce reflet de toi que tes cheveux leur donnent
Un jour Elsa mes vers en raison de tes yeux
De tes yeux pénétrants et doux qui surent voir
Demain comme personne aux derniers feux du soir
Un jour Elsa mes vers on les comprendra mieux

Alors on entendra sous l’accent du délire
Dans les aveugles mots les cris de déraison
Par cet amour de toi sourdre la floraison
De grands rosiers humains promis à l’avenir
Alors on entendra le coeur jamais éteint
Alors on entendra le sanglot sous la pierre
Que l’on verra saigner où s’attacha mon lierre
On saura que ma nuit préparait le matin

Un jour Elsa mes vers monteront à des lèvres
Qui n’auront plus le mal étrange de ce temps
Ils iront éveiller des enfants palpitants
D’apprendre que l’amour n’était pas qu’une fièvre
Qu’il n’est pas vrai que l’âge assurément le vainc
Que jusqu’au bout la vie et l’amour c’est pareil
Qu’il y a des amours noués comme une treille
Tant que la veine est bleue il y coule du vin

Un jour Elsa mes vers que je leur ajouterais-je
D’autres qui les liront diront après nous
Mon bras est assez fort pour lier tes genoux
Ne compte pas sur moi que l’étreinte s’abrège
Il n’est plus de saison pour la rose vois-tu
Car ceux-là qui vont lire un jour Elsa mes vers
N’y peuvent séparer ton nom de l’univers
Et leur bouche de chair modèle ta statue

________________

[…]
Qu’est-ce qu’il m’arrive avec le chant avec le chant énorme qui toujours m’habite et me dévore et pourquoi ce refus du chant de mon chant patenté qui s’en va où il veut dans les maisons les oreilles et se déchire et fait rêver du rêve tyran de ma gorge avec la mesure des mots démesurés leur démesure sur mesure fait rêver des êtres de chair et de sang comme moi tout au moins comme je fus beaux de trois quarts des êtres de profil et de face prêts à trembler du chant comme les feuilles d’or de l’électroscope ô cette poésie à la noix de l’électroscope à feuilles d’or images revenant des profondeurs scolaires choix d’images de trois quarts du temps de ma jeunesse à feuilles d’or […]

________________

La rose du premier de l’an

Connaissez-vous la rose-lune
Connaissez-vous la rose-temps
L’autre ressemble autant à l’une
Que dans le miroir de l’étang
L’une à l’autre se reflétant

Connaissez-vous la rose amère
Faite de sel et de refus
Celle qui fleurit sur la mer
Entre le flux et le reflux
Comme l’arc après qu’il a plu

La rose-songe et la rose-âme
Par bottes au marché vendues
La rose-jeu la rose-gamme
Celle des amours défendues
Et la rose des pas perdus

Connaissez-vous la rose-crainte
Connaissez-vous la rose-nuit
Toutes les deux qui semblent peintes
Comme à la lèvre est peint le bruit
Comme à l’arbre est pendu le fruit

Toutes les roses que je chante
Toutes les roses de mon choix
Toutes les roses que j’invente
Je les vante en vain de ma voix
Devant la Rose que je vois

_______________

[…]

Mais il y a sous le cuir de ma face et les lanières tannées de mon apparence
Autre chose sans quoi je ne serais que pierre parmi les pierres
Un grain dans le blé des silos
Un chaînon dans ma propre chaîne
Autre chose comme le sang qui circule et le feu qui dévore
Autre chose comme au front l’idée
Comme à la lèvre la parole
Comme le chant à la poitrine
Comme le divin souffle deviné de la vie
Il y a ce qui est ma vie
Il y a toi ma tragédie
Mon grand théâtre intérieur
Et précaire sur nous quand se referme la porte de la rue
Alors obliquement dans la puissante embrasse d’or du silence
Se lève enfin le grand frémissement rouge du rideau

__________________

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Elsa [recueil poétique], de Louis Aragon

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