Retrospect Littérature classique 2014

La catégorie Littérature Classique 2014 établie dans l’article bilan du Retrospect 2014 regroupe principalement des romans et oeuvres narratives apparentées. J’ai également compté sur les extraits de correspondances lues cette année.

Catégorie Littérature Classique 2014

Les rêveries du promeneur solitaire, de J.J. Rousseau
La liseuse, de Paul Fournel
La Princesse de Clèves, de Madame de la Fayette
1984, de George Orwell
Les lettres persanes, de Montesquieu
Les fleurs bleues, de Raymond Queneau
Le Roman de Renart
Le Grand Meaulnes, de Alain-Fournier
Les dimensions fantastiques (anthologie)
Perceval ou le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes
« Ô mon George, ma belle maîtresse », de Musset et Sand.
« Mon cher petit Lou » – Lettres à Lou, d’Apollinaire
La Parure, de Maupassant

Quelles seront les 3 oeuvres phares de mon année 2014 dans cette catégorie qui regroupe d beaux titres ?

Troisième position

Le Grand Meaulnes, de Alain Fournier

Récit de vie, récit psychologique, le Grand Meaulnes a été l’une de mes plus belles découvertes classiques cette année. J’ai apprécié la qualité d’écriture de cette oeuvre du souvenir et de l’instant d’enfance disparue. L’évocation de cette vie dans la fiction est puissante et se donne à lire à la fois comme un objet de beauté et un objet de curiosité.

Un incontournable que je vous conseille.

Extrait :

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189..
Je continue à dire « chez nous », bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.
Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.
Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie — demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible — l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite — est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

Extrait des premières pages du romans.

Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin et la cour. Là-bas,dans le bâtiment principal, rien ne remuait, ni aux fenêtres, ni à la tourelle. On avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de la ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, un rayon de soleil donnait, comme en été, aux premières heures du matin. Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l’intérieur de la propriété. Les vestiges d’un mur séparaient le jardin délabré de la cour, où l’on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. A l’extrémité des dépendances qu’il habitait, c’étaient des écuries bâties dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis d’arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore.Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume. Il s’aperçut lui-même reflété dans l’eau,comme incliné sur le ciel, dans son costume d’étudiant romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l’écolier qui s’était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d’un beau livre de prix…

Extrait du chapitre « La rencontre »

Le-grand-Meaulnes---Alain-Fournier

Deuxième position 

La liseuse, de Paul Fournel

C’est par hasard que j’ai choisi ce livre en librairie et le hasard m’a ouvert les portes d’une lecture inoubliable. Véritable réflexion sur l’affrontement entre le livre papier et le livre numérique, ce roman ne cherche pas à défendre l’un ou l’autre, il présente les limites et les avantages de chacun à travers le quotidien d’un éditeur, figure principale de ce récit.

Extrait :

Il fait beau, je m’en fiche. Il pleut, c’est tant mieux. Que viennent la neige et les orages.
Je pose ma liseuse et mon téléphone portable sur la table. Je rédige un SMS final à Valentine en robe blanche : « Danse bien », et je reste interminablement assis en face d’eux à les fixer. Je ne suis pas impatient. Je sais que peu à peu mes appareils se vident de leur énergie et de leur sens. Le jour décline, et après une longue attente, je les entends enfin qui se tordent de douleur. Ils poussent des petits cris d’alerte, ils réclament leur pain et, après un dernier spasme, un ultime clic, ils s’enfoncent tour à tour dans le noir.
Désormais, le comité antidéprime n’a plus de voie d’accès. Je suis un homme livre. Ma muraille me protège. Et je lis pour, lentement, posément, la détruire. Je pendrai les briques sans ordre ni préméditation, la lecture viendra selon son propre hasard et je sais que l’ordre sera le bon. Laissés en liberté, les livres ne se trompent guère.
J’ouvre la première page du premier, je craque mon premier dos, je plonge mon nez à l’intérieur pour le flairer et j’attaque.
Lorsque j’aurai terminé la lecture du dernier mot de la dernière phrase du dernier livre, je tournerai la dernière page et je déciderai seul si la vie devant moi vaut encore la peine d’être lue.

Extrait de la fin du roman

la liseuse

Première position

1984, de George Orwell

De loin le livre le plus déroutant qui puisse exister, le plus troublant,  le plus affreux, le plus vrai, le plus faux… le plus humain ? 1984 ne peut pas laisser de marbre et sa lecture m’a bouleversée. Le coeur de cette dystopie, une société formatée par la pensée unique d’un régime, est totalement en phase avec les préoccupations de notre siècle, préoccupation héritée des failles du XXe.

J’ai vécu cette lecture en deux temps. Le premier s’est fait enjoué par la qualité du récit et la portée de son message. Le second a été l’effroi quant au miroir que cela peut représenter du réel.

Extrait :

[…]

-Comment un homme s’assure-t-il de son pouvoir sur un autre, Winston ?
Winston réfléchit :
-En le faisant souffrir, répondit-il.
-Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit pas. Comment, s’il ne souffre pas, peut-on être certain qu’il obéit, non à sa volonté, mais à la vôtre ? Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout.
« Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l’enfant et les parents, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la femme. Personne n’ose plus se fier à une femme, un enfant ou un ami. Mais plus tard, il n’y aura ni femme ni ami. Les enfants seront à leur naissance enlevés aux mères, comme on enlève leurs œufs aux poules. L’instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte d’alimentation. Nous abolirons l’orgasme. Nos neurologistes y travaillent actuellement. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire que le rire de triomphe provoqué par la défaite d’un ennemi. Il n’y aura ni art, ni littérature, ni science. Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de science. Il n’y aura aucune distinction entre la beauté et la laideur. Il n’y aura ni curiosité, ni joie de vivre. Tous les plaisirs de l’émulation seront détruits. Mais il y aura toujours, n’oubliez pas cela, Winston, il y aura l’ivresse toujours croissante du pouvoir, qui s’affinera de plus en plus. Il y aura toujours, à chaque instant, le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi impuissant. Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain…éternellement. »
Il se tut comme s’il attendait une réplique de Winston. Celui-ci essayait encore de se recroqueviller au fond du lit. Il ne pouvait rien dire. Son cœur semblait glacé. O’Brien continua :
-Et souvenez-vous que c’est pour toujours. Le visage à piétiner sera toujours présent. L’hérétique, l’ennemi de la société, existera toujours pour être défait et humilié toujours. Tout ce que vous avez subi depuis que vous êtes entre nos mains, tout cela continuera, et en pire. L’espionnage, les trahisons, les arrêts, les tortures, les exécutions, les disparitions, ne cesseront jamais. Autant qu’un monde de triomphe, ce sera un monde de terreur. Plus le Parti sera puissant, moins il sera tolérant. Plus faible sera l’opposition, plus étroit sera le despotisme. […]
« Tel est le monde que nous préparons, Winston. Un monde où les victoires succéderont aux victoires et les triomphes aux triomphes ; un monde d’éternelle pression, toujours renouvelée, sur la fibre de la puissance. Vous commencez, je le vois, à réaliser ce que sera ce monde, mais à la fin, vous ferez plus que le comprendre. Vous l’accepterez, vous l’accueillerez avec joie, vous en demanderez une part. »
Winston avait suffisamment recouvré son sang- froid pour parler.
-Vous ne pouvez pas, dit-il faiblement.
-Qu’entendez-vous par là, Winston ?
-Vous ne pourriez créer ce monde que vous venez de décrire. C’est un rêve. Un rêve impossible.
-Pourquoi ?
-Il n’aurait aucune vitalité. Il se désintégrerait. Il se suiciderait.
Erreur. Vous êtes sous l’impression que la haine est plus épuisante que l’amour. Pourquoi en serait-il ainsi ? Et s’il en était ainsi, quelle différence en résulterait ? Supposez que nous choisissions de nous user nous-mêmes rapidement. Supposez que nous accélérions le cours de la vie humaine de telle sorte que les hommes soient stériles à trente ans. Et puis après ? Ne pouvez-vous comprendre que la mort de l’individu n’est pas la mort ? Le parti est immortel. »

[…]

Extrait de 1984, de George Orwell, éd.folio, p.352 à 355

 1984

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Retrospect Littérature classique 2014

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