Retrospect Théâtre 2014

Retrospect Théâtre 2014

C’est en listant les titres que je me suis rendue compte que j’avais lu beaucoup de théâtre cette année. Lire du théâtre est un problème particulier… Peut-on lire du théâtre sans jamais voir de représentation ? Puisque c’est ainsi que je le pratique il faut croire que oui, mais je comprendrai que ma pratique de ce genre littéraire paraisse appauvrie aux regards d’autres.

Quels sont les titres lus ? Quels sont les 5 titres que je retiendrai cette année et dont je vous recommanderais la lecture ? Voyons donc cela en commençant par récapituler la liste proposée sur l’article bilan du Retrospect 2014 :

Catégorie Théâtre 2014

La Préface de Cromwell, de Victor Hugo
Huis Clos, de Sartre
Les mouches, de Sartre
Andromaque, de Racine
Phèdre, de Racine
Le Misanthrope, de Molière
La Mariane, de Tristan l’Hermite
Les Mamelles de Tirésias, d’Apollinaire
Couleur du temps, d’Apollinaire
Hamlet, de Shakespeare
Cyrano de Begerac, d’Edmond Rostand
Les Fourberies de Scapin, de Molière
L’Illusion Comique, de Corneille
Suréna, de Corneille
La Farce de Maître Pathelin
La Farce de Maître Mimin
En attendant Godot, de Samuel Beckett
La Cantatrice Chauve, de Ionesco
La leçon, de Ionesco
Le Cid, de Corneille

Parmi tous ces titres issus de siècles et d’auteurs différents, voici mon top 5 :

Cinquième position

Couleur du temps, d’Apollinaire

Cette pièce de théâtre me transporte toujours autant à chaque relecture. Il est vraiment dommage qu’elle ne soit pas plus connue tant son thème et sa forme sont bouleversants et peuvent être actualisés.
Nyctor, jeune poète, est emmené en exil par ses proches amis. Leur but est de fuir la guerre et de sauvegarder l’âme de la patrie. Ils partent en quête du pays de la paix et ramassent deux femmes et un criminel dans leur périple. Leur recherche est soldée par l’échec et c’est dans les contrées glaciaires qu’ils rencontrent la paix… sous sa forme ultime et implacable, la Mort.
L’idéal poétique de cette pièce recoupe l’ensemble de l’oeuvre de l’auteur. On retrouve nombre de contenus rassemblés dans ses recueils poétiques. On y retrouve le thème de la guerre, celui de l’amour, de la paix et une mystique sous-jacente qui veine quelques uns de ses textes, comme la Lorelei.
Cette relecture est dans le top 5 de 2014 car c’est l’un de mes incontournables…

Extrait :

Acte II, scène 3
(monologue de Mavise)

Peut-être me trompé-je
Les femmes souffrent tant
Et moi j’ai tant souffert
Mille pensées m’assaillent
Je ne me connais plus
Je crie contre le rapt
Qui m’a menée ici
Et au fond de moi-même
Je me sens presque heureuse
Ô vie ô vie instable
Je suis comme un jardin
Que le vent ou la pluie
Peut d’un instant à l’autre
Défleurir Vie passée
Violente et sublime
Et quelle fille étais-je
J’allais me marier
Et l’amour est sous terre
Mais qu’eût été l’amour
Je ne sais je ne sais
Je sais que je suis belle
Comme un champ de bataille
Tout l’amour crie vers moi
L’amour de tous les hommes
L’amour de tous les êtres
De toutes les machines
Mais puis-je puis-je aimer
Moi ivre de devoir
Ivre d’être assaillie
Par les tentations
Ivre d’y résister
A moi ivre de lutte
On voudrait imposer
La paix ignoble et triste
De cette île déserte
Non il faut que je parte
Il faut qu’on me ramène
Dans cette humanité
Pleine d’amour de haine
Mais j’hésite à partir
Comme un nouveau devoir
A surgi dans mon âme
A grandi dans mon cœur
Un devoir vis-à-vis
De cet enfant Nyctor
Qui se tient à l’écart
Honteux d’être parti
Honteux d’être poète
Honteux d’être vivant

enchanteur-pourrissant

Quatrième position

Les mouches, de Sartre

Oeuvre de résistance, les Mouches de Sartre mettent en scène le refus de la soumission d’Oreste qui ira chercher sa vengeance et mettra à bas la tyrannie de l’usurpateur. Il fait des choix et illustre la liberté du destin humain, idéologie existentialiste de l’auteur.
Les adaptations des mythes dans les drames du XXe siècle ne me dérangent pas. J’ai bien aimé l’usage que l’auteur fait du mythe des Atrides et l’intégration des mouches comme symboles de la malédiction qu’Oreste rompt par sa force d’âme et son pouvoir de décision.
Electre et Oreste sont mes deux personnages préférés. Leur duo n’est pas harmonieux comme le prouvera le retrait de la figure d’Electre en fin de pièce, mais c’est intéressant de confronter celui qui va au bout de ses actes avec celui qui ne parvient pas à aller au delà de la limite qu’on lui impose. C’est l’opposition de ces deux forces de volonté contre le pouvoir tyrannique de l’usurpateur qui fait toute la force subversive de cette oeuvre de résistance produite en 1943.

Extrait :

Comme pour l’article consacré à cette oeuvre sur le blog, j’ai choisi un extrait de l’Acte II, scène 3, alors qu’Electre tente de parler en faveur d’un renouveau en plein milieu de la célébration des morts. Dans cette scène, la jeune fille incarne la liberté et l’espoir que s’apprête à saisir tout un peuple avant que Jupiter ne brise son effet en ramenant le troupeau sur son droit chemin.

[…]

ELECTRE
De quoi donc avez-vous peur ? Je regarde autour de vous et je ne vois que vos ombres. Mais écoutez ceci que je viens d’apprendre et que vous ne savez peut-être pas : il y a en Grèce des villes heureuses, des villes blanches et calmes qui se chauffent au soleil comme des lézards. A cette heure même, sous ce même ciel, il y a des enfants qui jouent sur les places de Corinthe. Et leurs mère ne demandent point pardon de les avoir mis au monde. Elles les regardent en souriant, elles sont fières d’eux. Ô mères d’Argos, comprenez-vous ? Pouvez-vous encore comprendre l’orgueil d’une femme qui regarde son enfant et qui pense : « C’est moi qui l’ai porté dans mon sein ? »

EGISTHE
Tu vas te taire, à la fin, ou je ferai rentrer les mots dans ta gorge.

DES VOIX, dans la foule.
Oui, oui ! Qu’elle se taise. Assez, assez !

D’AUTRES VOIX
Non, laissez-la parler ! Laissez-la parler. C’est Agamemnon qui l’inspire.

ELECTRE
Il fait beau. Partout, dans la plaine, des hommes lèvent la tête et disent : « Il fait beau » et ils sont contents. Ô bourreaux de vous-mêmes, avez-vous oublié cet humble contentement du paysan qui marche sur sa terre et qui dit : « Il fait beau » ? Vous voilà les bras ballants, la tête basse, respirant à peine. Vos morts se collent contre vous, et vous demeurez immobiles dans la crainte de les bousculer au moindre geste. Ce serait affreux, n’est-ce pas ? si vos mains traversaient soudain une petite vapeur moite, l’âme de votre père ou de votre aïeul ? – Mais regardez-moi : j’étends les bras, je m’élargis, et je m’étire comme un homme qui s’éveille, j’occupe ma place au soleil, toute ma place. Est-ce que le ciel me tombe sur la tête ? Je danse, voyez, je danse, et je ne sens rien que le souffle du vent dans mes cheveux. Où sont les morts ? Croyez-vous qu’ils dansent avec moi, en mesure ?

LE GRAND PRÊTRE
Habitants d’Argos, je vous dis que cette femme est sacrilège. Malheur à elle et à ceux d’entre vous qui l’écoutent.

[…]

les-mouches-4038183

Troisième position

Andromaque, de Racine

Cette pièce de Racine n’est pas aussi célèbre que Phèdre mais c’est pour moi un incontournable de cette année 2014. Passer à côté serait dommage.
Andromaque est une tragédie classique qui tourne autour d’un quatuor amoureux. La belle Andromaque voue une fidélité farouche à son defunt époux Hector, tombé lors de la guerre de Troie, tandis que Pyrrhus aime éperdument sa royale prise de guerre. Hermione aime Pyrrhus et jalouse furieusement la fierté d’Andromaque qui rend l’objet de ses désirs insensible à son charme. Et en retrait l’on trouve un dénommé Oreste qui aime Hermione. Cette dernière va l’utiliser à ses dépens pour orchestrer une vengeance passionnelle. De là va découler toute la tragédie.
La force de cette tragédie réside particulièrement dans le caractère des deux femmes, Andromaque et Hermione.
Je n’ai pas encore fait d’article consacré uniquement à cette oeuvre sur le blog. J’y remédierai sous peu.

Extrait :

Scène IV
Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise

ANDROMAQUE
Où fuyez−vous, Madame ?
N’est−ce pas à vos yeux un spectacle assez doux
Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
Le seul où mes regards prétendaient s’adresser.
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter,
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
Hélas ! lorsque, lassés de dix ans de misère,
Les Troyens en courroux menaçaient votre mère,
J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
Que craint−on d’un enfant qui survit à sa perte ?
Laissez−moi le cacher en quelque île déserte ;
Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.

HERMIONE
Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme ;
Faites−le prononcer : j’y souscrirai. Madame.

ANDROMAQUE

Deuxième position

Huis Clos, de Sartre

Huis Clos est un drame de Sartre qui met en scène 3 individus se retrouvant ensemble dans une pièce. Lentement, leurs rapports se dégradent et il apparaît clairement qu’ils se retrouvent dans l’enfer des rapports humains afin d’être puni de quelque chose.
J’ai beaucoup aimé cette pièce qui est tantôt comique, tantôt pathétique. Elle fait également réfléchir sur ce fait que l’on retient généralement de cette pièce : « L’Enfer, c’est les autres. »

Extrait :

Scène 5

[…]

INES
Damnée, la petite sainte. Damné, le héros sans reproche. Nous avons eu notre heure de plaisir, n’est-ce pas ? Il y a des gens qui ont souffert pour nous jusqu’à la mort et cela nous amusait beaucoup. A présent, il faut payer.

GARCIN, la main levée.
Est-ce que vous vous tairez ?

INES, le regarde sans peur, mais avec une immense surprise.
Ha ! (Un temps.) Attendez ! J’ai compris, je sais pourquoi ils nous ont mis ensemble.

GARCIN
Prenez garde à ce que vous allez dire.

INES
Vous allez voir comme c’est bête. Bête comme chou ! Il n’y a pas de torture physique, n’est-ce pas ? Et cependant, nous sommes en enfer. Et personne ne doit venir. Personne. Nous resterons jusqu’au bout seuls ensemble. C’est bien ça ? En somme, il y a quelqu’un qui manque ici : c’est le bourreau.

GARCIN, à mi-voix
Je le sais bien.

INES
Eh bien, ils ont réalisé une économie de personnel. Voilà tout. Ce sont les clients qui font le service eux-mêmes, comme dans les restaurants coopératifs.

ESTELLE
Qu’est ce que vous voulez dire ?

INES
Le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres.

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Première position

L’illusion Comique, de Corneille

Et en première position cette année, l’Illusion Comique de de Corneille. Ce n’est pas seulement parce qu’elle a été une partie de l’une de mes épreuves orale du CAPES, non. C’est surtout pour son intrigue qui est particulièrement intéressante.
Faisant intervenir un sortilège, un père se retrouve face à ce qu’a vécu son fils disparu. Il assiste à la tragédie qui le mène à fuir aux côtés d’une femme illustre. Son destin s’achève dans le sang, et le désespoir du père est à son sommet lorsque le mage qui lui fait revivre tous les épisodes de cette tragédie va le libérer de sa peine en lui révélant la vérité. Le père a en fait assisté à la représentation d’une pièce de son fils, devenu comédien. Son art est tellement maîtrisé qu’il a su donner l’illusion du vrai à ce père inquiet. Le titre, l’Illusion comique, renvoie à la fois au pouvoir du sortilège et au pouvoir du comédien. C’est une mise en abyme du théâtre dans le théâtre.

Extrait :

Acte IV, Scène VII

CLINDOR
Aimables souvenirs de mes chères délices,
Qu’on va bientôt changer en d’infâmes supplices,
Que malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi !
Ne m’abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ;
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs,
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite.
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité,
Redites-moi l’excès de ma témérité :
Que d’un si haut dessein ma fortune incapable
Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment.
Quel bonheur m’accompagne à la fin de ma vie !
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas ! que je me flatte, et que j’ai d’artifice
A me dissimuler la honte d’un supplice !
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux ?
L’ombre d’un meurtrier creuse ici ma ruine :
Il succomba vivant, et mort il m’assassine ;
Son nom fait contre moi ce que n’a pu son bras ;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S’élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s’armant d’autorité,
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime,
Donner au déloyal ma tête pour victime ;
Et tous pour le pays prennent tant d’intérêt,
Qu’il ne m’est pas permis de douter de l’arrêt.
Ainsi de tous côtés ma perte était certaine :
J’ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D’un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d’un rival en celles d’un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure ;
Dans le sein du repos je suis à la torture :
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil ;
J’en ai devant les yeux les funestes ministres ;
On me lit du sénat les mandements sinistres ;
Je sors les fers aux pieds ; j’entends déjà le bruit
De l’amas insolent d’un peuple qui me suit ;
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare :
Là mon esprit se trouble, et ma raison s’égare ;
Je ne découvre rien qui m’ose secourir,
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits,
Je vois évanouir ces infâmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d’où vient que de nuit on ouvre ma prison ?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?

illusion comique

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Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Retrospect Théâtre 2014

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