Vénus et Adonis – de Shakespeare

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Vénus et Adonis – de Shakespeare

Le mythe de Vénus et Adonis fait partie des idylles les plus connues parmi ce que nous livre la mythologie greco-romaine. Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, tombe amoureuse du plus beau des mortels, Adonis. Dans la version commune, Adonis partage ce sentiment et meurt à la chasse à cause de la vengeance d’un dieu jaloux – Arès ou Apollon selon les sources. Dans la version proposée par Shakespeare, Adonis ne consent pas à aimer Vénus. La déesse connaît pour la première fois une résistance dans sa passion.

Le poème de Shakespeare déroule progressivement les étapes de ce mythe. On a tout d’abord le débordement de la passion et les tentatives d’approche qu’entreprend la déesse auprès de cet adorable mortel qu’est Adonis. Ce dernier se retrouve honteux et confus. Il tente de lui échapper mais elle parvient à lui arracher un baiser. Elle le retient contre elle, incapable de le laisser aller, aveuglée par le feu de sa passion. Leur affrontement se prolonge. Vénus transparaît accablée de douleur et d’amour face à un homme indifférent à ce qu’elle lui promet. Complément assiégé, Adonis lutte et défie la déesse sans faillir.
A force de persévérance, Adonis parvient à s’éloigner pour aller à la chasse avec des amis. La souffrance de la déesse est immense après ce départ et n’est promise qu’à croître. Éplorée, tragique, la poésie élève totalement la figure de Vénus à partir de ce moment-là. Lorsque le sanglier tue Adonis au cours de la partie de chasse, la mort frappe et achève l’amante. Vénus maudit les amours mortelles dans sa douleur. Elle fait de l’inconstance et de la perte une cicatrice immuable, témoin de son bonheur arraché.

Le poème est magnifique. Il déroule psychologies et faits de manière progressive, employant une richesse lexicale et stylistique incomparable. C’est profond, riche, doux et de pure beauté.
La constance qui caractérise le développement du poème est doublé d’une violence latente qui fait toute la force de la plume. Il y a l’affrontement des deux personnages en lui-même. Vénus, l’amour, tente d’assiéger Adonis, un sanctuaire insensible à ses charmes. L’amour tente d’entraver physiquement et mentalement sa proie, cela en dépit de sa volonté et de sa liberté. On assiste à quelque chose de malséant qui dérange d’autant plus que l’accent est mis sur la folie de la déesse et sur le mal être d’Adonis.
Puis vient la violence contenue dans la mort d’Adonis elle-même. A cette description physique du sang maculant un visage figé par la mort se superpose la souffrance mentale de la déesse. Cette mort frappe Vénus comme la fatalité tragique pressentie au moment où le mortel annonce à la déesse qu’il part chasser.
La figure de Vénus se veut figure de tous les affres amoureux. La malédiction finale se pose sur le lecteur comme une brume froide portée par un poème toujours aussi riche et travaillé.

Je peux conclure en disant que c’est une lecture incomparable, vivante et enchanteresse. Je ne suis pas prête d’oublier l’enrichissement poétique de ce poème.

Extraits :

Vénus à Adonis…

[…]

J’ai été suppliée comme je t’adjure à présent, et même par le farouche et néfaste dieu de la guerre, dont jamais le cou musculeux n’a plié dans les batailles, et qui dans tous les heurts triomphe dès qu’il paraît. Et pourtant, il a été mon captif, mon esclave, il a fallu qu’il mendie ce que tu auras sans me l’avoir demandé.

Sur mes autels il a posé sa lance, son bouclier bossué, son cimier jamais vaincu. Et il a appris pour me plaire à jouer et à danser, à badiner, folâtrer, baguenauder, plaisanter et à rire, méprisant son grossier tambour et son rouge étendard, faisant de mes bras son champ de bataille et sa tente de mon lit.

Ainsi j’ai renversé ce dominateur, je l’ai conduit captif dans mes chaînes couleur de rose. L’acier le mieux trempé, le plus fort, obéissait à sa force plus grande encore, mais il était l’esclave de ma froideur dédaigneuse. Oh, ne fais pas l’orgueilleux, ne te vante pas de ta puissance qui te fait maîtriser celle qui triompha du dieu de la guerre.

[…]

La mort d’Adonis…

[…]

« Affreux tyran, laid, maigre, décharné, détestable divorce de ceux qui s’aiment – ainsi Vénus s’en prend-elle à la mort -, fantôme au rire sinistre, chancre de la terre, prétends-tu étouffer la beauté, ravir le souffle de cet enfant ? Beauté et souffle qui, de son vivant, donnaient son lustre à la rose et à la violette son parfum.

[…]

T’abreuves-tu donc de larmes, pour tant provoquer de sanglots ? En quoi peut te satisfaire un gémissement accablé ? Pourquoi as-tu plongé dans l’éternel sommeil ces yeux qui apprirent à voir à tous les autres ? La nature à présent ne se soucie plus de ta vigueur meurtrière, puisque tes rigueurs ont ruiné le meilleur de son ouvrage. »

[…]

[Ses yeux] sont ouverts – et jettent involontairement leur regard sur la vaste blessure que le sanglier a creusée dans le doux flanc d’Adonis. De celui-ci la blancheur de lis est inondée, maintenant, des larmes pourpres que la blessure a pleurées. Pas une fleur à l’entour, pas une plante, pas une feuille ou un brin d’herbe qui n’ait volé un peu de son sang et ne paraisse avec lui saigner.

La pauvre Vénus remarque cette sympathie solennelle. Elle incline sa tête sur son épaule. Muettement elle souffre, avec frénésie elle délire. Il ne pouvait mourir pense-t-elle, il n’est pas mort. Sa voix s’étouffe, ses genoux oublient de fléchir, ses yeux enragent d’avoir pleuré avant cet instant.

Elle regarde fixement la blessure que sa vue éblouie la lui fait paraître trois fois plus grande. Elle reproche alors à ses yeux destructeurs de mettre des blessures là où il ne faudrait nulle brèche. Il lui semble qu’Adonis a deux visages, que chacun de ses membres est double, tant l’oeil s’abuse quand le cerveau est troublé.

« Ma langue, dit-elle, ne peut déjà exprimer la souffrance que j’ai d’un seul, et pourtant voici que j’en vois deux, morts ! Mes soupirs sont épuisés, mes larmes amères sont taries, mes yeux sont en feu, mon coeur de plomb. Puisse le plomb si lourd de mon coeur fondre au rouge feu de mes yeux ! Ainsi mourrai-je sous les gouttes ardentes de la passion.

[…]

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Vénus et Adonis – par Nicolas Poussin (1625)

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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