Emaux et Camées – de Théophile Gautier

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Entrer dans ce recueil magnifique par le titre me semble la plus sensée des approches… Emaux et Camées : toute l’essence du recueil est contenue dans ces deux mots. Le terme Emaux désigne des objets d’art souvent métalliques décorés d’une matière vitreuse qui les fait briller. Le terme Camées désigne des pierres fines, ciselées de façon à former une figure en relief. Ces deux définitions issues du dictionnaire Larousse éclairent tout de suite l’appartenance à ce recueil au mouvement du Parnasse (dont Théophile Gautier était la figure de proue) dont l’objectif est de faire « de l’art pour l’art. » De ce fait, ce recueil est conçu pour être une galerie de poèmes comme autant d’Emaux et de Camées, c’est-à-dire, autant d’objets d’art.

Entrer, ensuite, par le sonnet qui fait office de préface au recueil :

Pendant les guerres de l’Empire,
Gœthe, au bruit du canon brutal,
Fit Le Divan occidental,
Fraîche oasis où l’art respire.

Pour Nisami quittant Shakspeare,
Il se parfuma de santal,
Et sur un mètre oriental
Nota le chant qu’Hudhud soupire.

Comme Gœthe sur son divan
À Weimar s’isolait des choses
Et d’Hafiz effeuillait les roses,

Sans prendre garde à l’ouragan
Qui fouettait mes vitres fermées,
Moi, j’ai fait Émaux et Camées.

Tandis que le monde se soulève ou s’écroule, le poète est occupé à ciseler ses poèmes dans la vision idéale de Théophile Gautier. C’est cet idéal qui l’a séparé des Romantiques un peu plus tôt dans sa carrière : il ne voulait pas prendre part aux batailles sociales. Le poète est là pour créer ces objets d’art éternels que sont les poèmes.

La lectrice que je suis, armée de son bagage littéraire et de ces deux entrées, sait donc où elle pose les pieds. Une lecture qui s’avère être un véritable plaisir, une lecture intense en poésie. Je ne connaissais cette esthétique que par bribes et je ne regrette pas de l’avoir explorée de manière plus approfondie.

De quoi traite Emaux et Camées au coeur de ces pièces poétiques aux lignes parfaites ? D’amour, de vie, de mort… Beaucoup de mort en fait, distillée à travers toute l’oeuvre, elle hante les vers comme un rappel de ce qu’est la finitude, comme pour se rire de ceux qui lisent, comme pour dire : « vous ne serez plus et notre vérité sera encore ». Théophile Gautier fixe dans la beauté de ses vers un nuage morbide qui souligne ses pièces sans pour autant les rendre pesantes. C’est un tour de force que j’ai apprécié.
Beaucoup de références également à la figure féminine : l’amante, l’impératrice, la petite fille… L’évocation érotique ou affective colore généralement ces pièces. Mais à la manière du thème de la mort, toujours par petites touches, le poète souhaitant vraisemblablement harmoniser son ensemble et doser les thèmes à juste mesure.
Des petits riens viennent s’ajouter : une mansarde, la fleur qui fait le printemps, les hirondelles, une chanson d’automne…
Tout cela se croise et se combine avec netteté comme le signale la préface du recueil – cette fois-ci la préface de l’éditeur menée par Claudine Gothot-Mersch. Netteté des termes, de la structure, et du message poétique.

La forme des poèmes adopte elle-même une régularité digne de l’objet d’art le plus travaillé dans sa forme. Il ne s’agit que d’octosyllabes en rimes croisés… Un rythme uniforme, que l’on lit avec la même énergie. Un rythme dans lequel le lecteur se baigne oralement et dans lequel la beauté se souligne à l’oreille.
L’Art, le dernier poème du recueil se distingue par sa métrique.

Emaux et Camée n’a pour raison d’être que sa beauté, et c’est déjà bien assez !

Quelques poèmes

Mon préféré est sans nul doute :

Symphonie en blanc majeur

De leur col blanc courbant les lignes,
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,
Qui chez nous descend quelquefois,
Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids ;

Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
À des régals de chair nacrée,
À des débauches de blancheur !

Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,
Paros au grain éblouissant,
Comme dans une nuit du pôle,
Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau ?

A-t-on pris la goutte lactée
Tachant l’azur du ciel d’hiver,
Le lis à la pulpe argentée,
La blanche écume de la mer ;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,
Où vivent les divinités ;
L’argent mat, la laiteuse opale
Qu’irisent de vagues clartés ;

L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants ;

L’hermine vierge de souillure,
Qui, pour abriter leurs frissons,
Ouate de sa blanche fourrure
Les épaules et les blasons ;

Le vif-argent aux fleurs fantasques
Dont les vitraux sont ramagés ;
Les blanches dentelles des vasques,
Pleurs de l’ondine en l’air figés ;

L’aubépine de mai qui plie
Sous les blancs frimas de ses fleurs ;
L’albâtre où la mélancolie
Aime à retrouver ses pâleurs ;

Le duvet blanc de la colombe,
Neigeant sur les toits du manoir,
Et la stalactite qui tombe,
Larme blanche de l’antre noir ?

Des Groenlands et des Norvèges
Vient-elle avec Séraphita ?
Est-ce la Madone des neiges,
Un sphinx blanc que l’hiver sculpta,

Sphinx enterré par l’avalanche,
Gardien des glaciers étoilés,
Et qui, sous sa poitrine blanche,
Cache de blancs secrets gelés ?

Sous la glace où calme il repose,
Oh ! qui pourra fondre ce cœur !
Oh ! qui pourra mettre un ton rose
Dans cette implacable blancheur !

J’ai beaucoup aimé aussi :

La Nue

À l’horizon monte une nue,
Sculptant sa forme dans l’azur :
On dirait une vierge nue
Émergeant d’un lac au flot pur.

Debout dans sa conque nacrée,
Elle vogue sur le bleu clair,
Comme une Aphrodite éthérée,
Faite de l’écume de l’air.

On voit onder en molles poses
Son torse au contour incertain,
Et l’aurore répand des roses
Sur son épaule de satin.

Ses blancheurs de marbre et de neige
Se fondent amoureusement
Comme, au clair-obscur du Corrège,
Le corps d’Antiope dormant.

Elle plane dans la lumière
Plus haut que l’Alpe ou l’Apennin ;
Reflet de la beauté première,
Sœur de « l’éternel féminin. »

À son corps, en vain retenue,
Sur l’aile de la passion
Mon âme vole à cette nue
Et l’embrasse comme Ixion.

La raison dit : « Vague fumée,
Où l’on croit voir ce qu’on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s’en va ! »

Le sentiment répond : « Qu’importe !
Qu’est-ce après tout que la beauté,
Spectre charmant qu’un souffle emporte,
Et qui n’est rien, ayant été !

« À l’Idéal ouvre ton âme ;
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime ! — C’est l’essentiel ! »

La Rose-thé

La plus délicate des roses
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche
Qu’aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d’ardeur.

Son tissu rose et diaphane
De la chair a le velouté ;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses sœurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.

Mais si votre main qui s’en joue,
À quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.

Il n’est pas de rose assez tendre
Sur la palette du Printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale,
Et le sang pur d’un noble cœur
Qui sur la jeunesse s’étale
De tous les roses est vainqueur !

Caerulei Oculi

Une femme mystérieuse,
Dont la beauté trouble mes sens,
Se tient debout, silencieuse,
Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,
Mêlent à leur azur amer,
Qu’étoile une humide paillette,
Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,
Une grâce triste sourit ;
Les pleurs mouillent les étincelles
Et la lumière s’attendrit ;

Et leurs cils, comme des mouettes
Qui rasent le flot aplani,
Palpitent, ailes inquiètes,
Sur leur azur indéfini.

Comme dans l’eau bleue et profonde
Où dort plus d’un trésor coulé,
On y découvre à travers l’onde
La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre
Brille, parmi le goëmon,
L’autre perle de Cléopâtre
Près de l’anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée
Dans la ballade de Schiller,
Sans qu’un plongeur l’ait ramassée,
Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m’entraîne
Vers l’abîme de ce regard,
Comme au sein des eaux la sirène
Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence
D’un irrésistible désir,
Au milieu du gouffre s’élance
Vers l’ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,
La sirène amoureusement
Fait ondoyer sa blancheur bleue
Sous l’émail vert du flot dormant.

L’eau s’enfle comme une poitrine
Aux soupirs de la passion ;
Le vent, dans sa conque marine,
Murmure une incantation.

« Oh ! viens dans ma couche de nacre,
Mes bras d’onde t’enlaceront ;
Les flots, perdant leur saveur âcre,
Sur ta bouche en miel couleront.

« Laissant bruire sur nos têtes
La mer qui ne peut s’apaiser,
Nous boirons l’oubli des tempêtes
Dans la coupe de mon baiser. »

Ainsi parle la voix humide
De ce regard céruléen,
Et mon cœur sous l’onde perfide
Se noie et consomme l’hymen.

Tristesse en mer

Les mouettes volent et jouent ;
Et les blancs coursiers de la mer,
Cabrés sur les vagues, secouent
Leurs crins échevelés dans l’air.

Le jour tombe ; une fine pluie
Éteint les fournaises du soir,
Et le steam-boat crachant la suie
Rabat son long panache noir.

Plus pâle que le ciel livide
Je vais au pays du charbon,
Du brouillard et du suicide ;
— Pour se tuer le temps est bon.

Mon désir avide se noie
Dans le gouffre amer qui blanchit ;
Le vaisseau danse, l’eau tournoie,
Le vent de plus en plus fraîchit.

Oh ! je me sens l’âme navrée ;
L’Océan gonfle, en soupirant,
Sa poitrine désespérée,
Comme un ami qui me comprend.

Allons ! peines d’amour perdues,
Espoirs lassés, illusions
Du socle idéal descendues,
Un saut dans les moites sillons !

À la mer, souffrances passées,
Qui revenez toujours, pressant
Vos blessures cicatrisées
Pour leur faire pleurer du sang !

À la mer, spectres de mes rêves,
Regrets aux mortelles pâleurs
Dans un cœur rouge ayant sept glaives,
Comme la Mère des douleurs !

Chaque fantôme plonge et lutte
Quelques instants avec le flot
Qui sur lui ferme sa volute
Et l’engloutit dans un sanglot.

Lest de l’âme, pesant bagage,
Trésors misérables et chers,
Sombrez, et dans votre naufrage
Je vais vous suivre au fond des mers !

Bleuâtre, enflé, méconnaissable,
Bercé par le flot qui bruit,
Sur l’humide oreiller du sable
Je dormirai bien cette nuit !

… Mais une femme dans sa mante
Sur le pont assise à l’écart,
Une femme jeune et charmante
Lève vers moi son long regard.

Dans ce regard, à ma détresse
La Sympathie aux bras ouverts
Parle et sourit, sœur ou maîtresse.
Salut, yeux bleus ! bonsoir, flots verts !

Les mouettes volent et jouent ;
Et les blancs coursiers de la mer,
Cabrés sur les vagues, secouent
Leurs crins échevelés dans l’air.

L’Art

Oui, l’œuvre sort plus belle
D’une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit !

Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend !

Statuaire, repousse
L’argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l’esprit :

Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
Et rare,
Gardiens du contour pur ;

Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
S’accuse
Le trait fier et charmant ;

D’une main délicate
Poursuis dans un filon
D’agate
Le profil d’Apollon.

Peintre, fuis l’aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l’émailleur ;

Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
Leurs queues,
Les monstres des blasons ;

Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
Le globe
Avec la croix dessus.

Tout passe. — L’art robuste
Seul a l’éternité :
Le buste
Survit à la cité,

Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
Sous terre
Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent.
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant !

__________________

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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2 commentaires pour Emaux et Camées – de Théophile Gautier

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