Le Cid, de Corneille

Le Cid, de Corneille

« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ? »
(Acte I, scène 5)

Qui n’a jamais entendu ces vers sinon le premier d’entre eux ?
Le Cid est une œuvre incontournable de la littérature française. Je ne compte plus le nombre de fois où je l’ai lu et relu, et c’est très étonnant que l’article de cette œuvre n’arrive que maintenant sur le blog.

le cid

Petit historique du Cid de Corneille :

En 1637, le Cid déclenche une querelle au sein du monde littéraire. Cette tragi-comédie dérange les adeptes du classicisme naissant et provoque nombre de débats dans les instances littéraires et dramaturgiques.
Pierre Corneille va modifier une première fois sa pièce en 1648. Il s’attaquera à l’acte I pour le rendre « plus conforme » aux règles tragiques. C’est en 1661 que la version définitive paraît.

L’ayant lu dans la version de 1637, mon résumé ne sera pas conforme aux éditions du Cid qui reprennent la version de 1660. Par exemple, ma scène d’exposition confronte le Comte à Elvire et non Chimène à Elvire.

Les personnages du Cid

Don Fernand est le Roi de Castille.
Dona Urraque est l’Infante de Castille. Elle est l’amie de Chimène. Elle aime Rodrigue en secret.
Don Diègue est le père de Rodrigue.
Don Gomès est aussi appelé le Comte. C’est le père de Chimène. Il aspire à devenir le gouverneur du fils du Roi.
Don Rodrigue est le fils de Don Diègue. C’est l’amant de Chimène.
Don Sanche aime Chimène.
Don Arias et Don Alonse sont des gentilshommes castillans.
Chimène est la maîtresse de Rodrigue.
Léonor est la gouvernante de l’Infante.
Elvire est la suivante de Chimène.

Résumé du Cid

Acte I

Scène 1 : (Elvire, Le Comte)
Elvire nous apprend que Chimène a deux soupirants, Don Rodrigue et Don Sanche. Elle attend patiemment que son père tranche entre les deux.
Le Comte est en faveur de Rodrigue mais il veut savoir si Chimène a des sentiments pour lui. Ce personnage nous apprend en même temps qu’il aspire à devenir le Gouverneur du fils du Roi dont la nomination est imminente.
Dans la deuxième version du Cid de Corneille, la scène d’exposition est différente. Elle montre Elvire et Chimène discutant de la décision du père.

Scène 2 : (Chimène, Elvire)
Chimène aime Rodrigue et se trouve heureuse du choix de son père. Il doit annoncer sa décision de mariage au conseil, après sa nomination au poste de Gouverneur.

Scène 3 : (l’Infante, Léonor, un page)
On apprend que c’est l’Infante qui a rapproché Rodrigue et Chimène. Elle avoue à sa confidente, Léonor, qu’elle a fait cela pour combattre sa propre flamme. En effet, de par son rang, elle ne peut aimer Rodrigue car elle est fille de roi et pas lui.

Scène 4 : (Le Comte, Don Diègue)
Ce n’est pas le Comte qui a été nommé Gouverneur du Prince de Castille, mais Don Diègue. Le Comte le reçoit comme une insulte. Don Diègue le reçoit comme une gratification pour ses services passés.
Don Diègue évoque le mariage de Chimène mais, dans sa jalousie, le Comte se querelle avec et met en péril l’idée de mariage.
Le Comte donne un soufflet – une gifle – au père de Rodrigue qui ne peut pas se venger, trop vieux pour un duel armé.

Scène 5 : (Don Diègue)
Monologue de Don Diègue qui se lamente de l’infamie subie. Il appelle à la vengeance et décide de se tourner vers son fils Rodrigue.

Scène 6 : (Don Diègue, Don Rodrigue)
Don Diègue attise la volonté vengeresse de son fils en invoquant les liens du sang et le devoir de l’honneur. Puis il lui révèle le nom de l’offenseur, le père de Chimène. Il l’exhorte à le venger malgré son amour pour la fille de ce dernier…

Scène 7 : (Don Rodrigue)
Monologue de Don Rodrigue. Dans ces stances, Rodrigue exprime son déchirement intérieur. Doit-il venger son père et perdre Chimène ? Doit-il garder Chimène et être indigne d’elle car il ne se serait pas vengé ? Face à ce dilemme cornélien, il choisit l’honneur pour garder son intégrité et décide de venger son père au détriment de l’amour.

Acte II

Scène 1 (Don Arias, Le Comte)
Le Comte regrette son geste impulsif mais se pense au-delà de la justice du Roi car il se sent nécessaire à l’Etat.

Scène 2 : (Le Comte, Don Rodrigue)
Rodrigue provoque le Comte en duel pour venger son père.

Scène 3 : (L’Infante, Chimène, Léonor)
Chimène se plaint de son sort. Elle voit en la querelle de Don Diègue la fin de son amour. Elle confie ses craintes à son amie l’Infante.

Scène 4 : (Les mêmes et un page)
Le page annonce que Rodrigue et le père de Chimène sont partis se battre en duel.
Chimène quitte la scène.

Scène 5 : (L’Infante, Léonor)
L’Infante voit rejaillir son amour pour Rodrigue. Sa séparation d’avec Chimène ravive ses espoirs. Elle espère même que Rodrigue accomplira assez d’exploits pour qu’elle puisse l’aimer aux yeux de tous un jour.

Scène 6 : (Le Roi, Don Arias, Don Sanche, Don Alonse)
Le Roi s’insurge contre ce que le Comte a commis. Il a outrepassé ses droits. Il promet de ne pas laisser cela impuni.
Seulement, une menace extérieure détourne la conversation : les Maures vont attaquer d’un moment à l’autre.
Don Alonse finit par annoncer que Rodrigue est sorti vainqueur de son duel et que le père de Chimène est mort.

Scène 7 : (Les mêmes avec Chimène et Don Diègue)
Chimène et Don Diègue demandent l’attention du Roi au sujet de la mort du Comte. Chimène réclame vengeance et justice pour ce qu’elle considère être un meurtre. Don Diègue réclame la clémence du Roi. Si Rodrigue doit être puni, il estime que c’est sur lui-même que doit retomber les torts, car c’est lui qui a commandé ce duel à son fils.
Cette scène prend la forme d’un jugement. Le Roi reporte la sentence.

Acte III

Scène 1 : (Don Rodrigue, Elvire)
Rodrigue veut voir Chimène mais Elvire l’éconduit car la douleur de Chimène est trop vive. Rodrigue se cache lorsque Chimène survient.

Scène 2 : (Don Sanche, Chimène, Elvire)
Don Sanche soutient la cause de Chimène et propose d’être son bras armé pour la venger. Chimène est d’accord mais seulement si le roi ne lui rend pas justice. Elle lui demande donc d’attendre.

Scène 3 : (Chimène, Elvire)
Chimène avoue à Elvire qu’elle aime encore Rodrigue et qu’elle n’agit contre lui que parce qu’elle doit ce respect à son père. Elle est déchirée.

Scène 4 : (Don Rodrigue, Chimène, Elvire)
Rodrigue se révèle à Chimène. Ils échangent ensemble. Chimène demande à Rodrigue de se retirer car sa vue ravive sa douleur. Rodrigue supplie Chimène de se venger de lui en lui ôtant la vie.
Leur amour est au supplice. La mort de l’un entraînerait la mort de l’autre.

Scène 5 : (Don Diègue)
Don Diègue recherche désespérément son fils et craint qu’il ne soit victime de représailles.

Scène 6 : (Don Diègue, Don Rodrigue)
Le père félicite son fils pour son courage et son exploit lors du duel contre le Comte.
Mais Rodrigue laisse éclater son désespoir. Il a sauvé son honneur mais il a perdu Chimène.
Don Diègue apprend à Rodrigue que s’il combat les Maures et gagne contre eux, il pourra regagner Chimène et s’assurer les grâces du Roi.

Acte IV

Scène 1 : (Chimène, Elvire)
Elvire apprend à Chimène que Rodrigue a vaincu les Maures. Il est le Héros de la nation et du Roi.
Chimène est désemparée. Elle l’admire mais elle cherche un moyen de l’atteindre dans sa colère.

Scène 2 : (L’Infante, Chimène, Léonor, Elvire)
L’Infante essaie de pousser Chimène à cesser de vouloir accomplir sa vengeance. Pour le bien public, il faut que le héros vive.
Mais Chimène ne veut pas renoncer à la mémoire de son père malgré son amour pour Rodrigue.

Scène 3 : (Le Roi, Don Diègue, Don Arias, Don Rodrigue, Don Sanche)
Le Roi consacre le titre de « Cid » à Rodrigue. Cela lui assure la protection de la couronne. Le récit de la bataille est faite au Roi.

Scène 4 : (Les mêmes, Don Alonse)
Don Alonse annonce la venue de Chimène. Le roi congédie Rodrigue. Il demande à Don Diègue de feindre la tristesse.

Scène 5 : (Le Roi, Don Diègue, Don Arias, Don Sanche, Don Alonse, Chimène, Elvire)
Le Roi annonce la mort de Rodrigue à Chimène. Elle tombe dans le piège et manifeste sa douleur. On lui révèle que c’est faux et lui promet Rodrigue. Seulement, Chimène conteste et exprime sa colère. Elle réclame un duel judiciaire pour juger Rodrigue. C’est Don Sanche qui se dévoue. La main de Chimène ira au vainqueur.

Acte V

Scène 1 : (Don Rodrigue, Chimène)
Rodrigue vient dire adieu à Chimène car il est certain de mourir de lors du duel. Il veut donner satisfaction à la vengeance de celle qu’il aime.
Devant tant de dévouement, Chimène comprend qu’il l’aime et qu’il fera son devoir. Elle le supplie alors de gagner pour faire en sorte qu’elle n’épouse pas Don Sanche. Elle est le prix du combat, il peut la regagner ainsi.

Scène 2 : (L’Infante)
Dans ces stances, l’Infante se lamente. Elle est toujours aux prises avec son devoir qui lui interdit d’aimer Rodrigue malgré ses exploits. En effet, l’amour vit encore malgré la hargne de Chimène. Elle n’espère plus.

Scène 3 : (Léonor, l’Infante)
Léonor vient mettre fin aux souffrances de l’Infante en révélant ce que Chimène a fait pour s’assurer Rodrigue : l’opposer aux forces maigres de Don Sanche.
L’Infante renonce définitivement et décide de respecter l’amour de son amie Chimène.

Scène 4 : (Chimère, Elvire)
Chimène se débat encore avec elle-même. Elle ne sait pas quoi espérer. Elle ne sait pas si elle va parvenir à renoncer totalement à sa vengeance si Rodrigue survit. Néanmoins elle redoute beaucoup que Rodrigue périsse.

Scène 5 : (Don Sanche, Elvire, Chimène)
Chimène entre en fureur à l’entrée de Don Sanche. Elle l’accable de reproches et laisse éclater son amour pour Rodrigue.

Scène 6 : (Le Roi, Don Diègue, Don Arias, Don Sanche, Don Alonse, Chimène, Elvire)
Chimène supplie le Roi de la laisser se retirer en dehors du monde. Elle ne veut pas être à Don Sanche. Maintenant que sa vengeance est accomplie, elle veut pleurer son père et son amant.
Seulement, Don Sanche lui apprend que Rodrigue n’est pas mort. Il est vainqueur et lui n’est sauf que grâce à la miséricorde du Cid.
Le Roi incite Chimène à accepter son vainqueur, son Rodrigue, maintenant qu’elle l’a mis à l’épreuve.

Scène 7 : (Les mêmes, avec Rodrigue, l’Infante et Léonor)
Chimène accepte Rodrigue mais elle lui demande du temps pour faire son deuil.
Le Roi envoie donc Rodrigue combattre les Maures.

Quelques extraits :

Acte I, scène 5

Don Diègue

Ô rage ! ô désespoir ! ô viellesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu’avec respect tout l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher Le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;
Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne
Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M’as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le derniers des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleurs mains ;
Si Rodrigue est mon fils, il faut que l’amour cède,
Et qu’une ardeur plus haute à ses flammes succède,
Mon honneur est le sien, et le mortel affront
Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front.

Acte I, scène 7

Don Rodrigue

Percé jusques au fond du coeur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maitresse.
L’un m’anime le coeur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vire en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine !
Paut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maitresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui cause ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maitresse aussi bien qu’à mon père ;
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maitresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence ;
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est le père de Chimène.

Acte III – Scène 5

(Don Rodrigue, Chimène, Elvire)

Don Rodrigue

Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.

Chimène

Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je vois ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !

Don Rodrigue

N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance
La douceur de ma perte et de votre vengeance.

Chimène

Hélas !

Don Rodrigue

Écoute-moi.

Chimène

Je me meurs.

Don Rodrigue

Un moment.

Chimène

Va, laisse-moi mourir.

Don Rodrigue

Quatre mots seulement :
Après ne me réponds qu’avecque cette épée.

Chimène

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

Don Rodrigue

Ma Chimène…

Chimène

Ôte-moi cet objet odieux,
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

Don Rodrigue

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

Chimène

Il est teint de mon sang.

Don Rodrigue

Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

Chimène

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

Don Rodrigue

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt ;
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

Chimène

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

Don Rodrigue

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.

Chimène

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

Don Rodrigue

De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

Chimène

Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

Don Rodrigue

Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

Chimène

Va, je ne te hais point.

Don Rodrigue

Tu le dois.

Chimène

Je ne puis.

Don Rodrigue

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.

Chimène

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.

Don Rodrigue

Que je meure !

Chimène

Va-t’en.

Don Rodrigue

À quoi te résous-tu ?

Chimène

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Don Rodrigue

Ô miracle d’amour !

Chimène

Ô comble de misères !

Don Rodrigue

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

Chimène

Rodrigue, qui l’eût cru ?

Don Rodrigue

Chimène, qui l’eût dit ?

Chimène

Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît ?

Don Rodrigue

Et que si près du port, contre toute apparence,
Un orage si prompt brisât notre espérance ?

Chimène

Ah ! mortelles douleurs !

Don Rodrigue

Ah ! regrets superflus !

Chimène

Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

Don Rodrigue

Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

Chimène

Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.

Elvire

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…

Chimène

Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.

Acte V – Scène 5

(Don Sanche, Chimène, Elvire)

Don Sanche

Obligé d’apporter à vos pieds cette épée…

Chimène

Quoi ? du sang de Rodrigue encor toute trempée ?
Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
Après m’avoir ôté ce que j’aimais le mieux ?

Éclate, mon amour, tu n’as plus rien à craindre :
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.
Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.

Don Sanche

D’un esprit plus rassis…

Chimène

Tu me parles encore,
Exécrable assassin d’un héros que j’adore ?
Va, tu l’as pris en traître ; un guerrier si vaillant
N’eût jamais succombé sous un tel assaillant.
N’espère rien de moi, tu ne m’as point servie :
En croyant me venger, tu m’as ôté la vie.

Don Sanche

Étrange impression, qui, loin de m’écouter…

Chimène

Veux-tu que de sa mort je t’écoute vanter,
Que j’entende à loisir avec quelle insolence
Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance ?

Acte V – Scène 7

(Don Fernand, don Diègue, don Arias, don Rodrigue, don Alonse, don Sanche, l’Infante, Chimène, Léonor, Elvire)

L’Infante

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

Don Rodrigue

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous
Un respect amoureux me jette à ses genoux.

Je ne viens point ici demander ma conquête :
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
Madame ; mon amour n’emploiera point pour moi
Ni la loi du combat, ni le vouloir du roi.
Si tout ce qui s’est fait est trop peu pour un père,
Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
Des héros fabuleux passer la renommée ?
Si mon crime par là se peut enfin laver,
J’ose tout entreprendre, et puis tout achever ;
Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,
N’armez plus contre moi le pouvoir des humains :
Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains ;
Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ;
Prenez une vengeance à tout autre impossible.
Mais du moins que ma mort suffise à me punir :
Ne me bannissez point de votre souvenir ;
Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
Et dites quelquefois, en déplorant mon sort :
« S’il ne m’avait aimée, il ne serait pas mort. »

Chimène

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l’avouer, Sire,
Je vous en ai trop dit pour m’en pouvoir dédire.
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ;
Et quand un roi commande, on lui doit obéir.
Mais à quoi que déjà vous m’ayez condamnée,
Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée ?
Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
Toute votre justice en est-elle d’accord ?
Si Rodrigue à l’État devient si nécessaire,
De ce qu’il fait pour vous dois-je être le salaire,
Et me livrer moi-même au reproche éternel
D’avoir trempé mes mains dans le sang paternel ?

Don Fernand

Le temps assez souvent a rendu légitime
Ce qui semblait d’abord ne se pouvoir sans crime :
Rodrigue t’a gagnée, et tu dois être à lui.
Mais quoique sa valeur t’ait conquise aujourd’hui,
Il faudrait que je fusse ennemi de ta gloire,
Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire.
Cet hymen différé ne rompt point une loi
Qui, sans marquer de temps, lui destine ta foi.
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.

Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
Après avoir vaincu les Maures sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu’en leur pays leur reporter la guerre,
Commander mon armée, et ravager leur terre :
À ce nom seul de Cid ils trembleront d’effroi ;
Ils t’ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle :
Reviens-en, s’il se peut, encor plus digne d’elle ;
Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
Qu’il lui soit glorieux alors de t’épouser.

Don Rodrigue

Pour posséder Chimène, et pour votre service,
Que peut-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse ?
Quoi qu’absent de ses yeux il me faille endurer,
Sire, ce m’est trop d’heur de pouvoir espérer.

Don Fernand

Espère en ton courage, espère en ma promesse ;
Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi,
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.

FIN

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Le Cid, de Corneille

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