Exercices de style, de Raymond Queneau

Exercices de style est un recueil de Queneau qui compile 99 fois… la même histoire ! Mais attention, même si nous retrouvons à chaque fois l’autobus, le narrateur, l’individu peu social et mal vêtu (dans ce même bus, puis sur une place publique) de 99 manières, Queneau décline cette histoire sur des modes différents ! Ses jeux de mot, ses jeux de texte, les perspectives qu’il ouvre deviennent rapidement comiques. A chaque pages qui se tournent, c’est un nouvel éclat de rire.

J’ai trouvé extrêmement intéressante cette capacité de mettre en perspective la même histoire d’autant de façons différentes. Bien sûr, beaucoup sont des extrêmes qui ne peuvent exister en tant que tel (je pense, par exemple, au texte qui est uniquement à l’imparfait, ou encore au passé simple). Mais en général, l’existence de ces variantes et des contraintes qui les ont vues naître donnent à réfléchir sur ce que c’est qu’écrire… et aux multiples façons de pouvoir le faire.

Quelques exemples de variantes :

– sur les temps : au présent, à l’imparfait, au passé simple, au futur.
– sur les tonalités : comique, dramatique, poétique, etc.
– sur les humeurs du narrateur : misanthrope, gai, affligé, indifférent, hésitant.
– sur des jeux de disposition et de mise en forme : sonnet, comédie, ode, listing grammatical, mode énoncé de géométrie, jeux sur les inversions de mots, de lettres.

Bien sûr je suis loin d’avoir listé l’ensemble des jeux puisqu’il y en a 99 mais voici ceux qui m’ont le plus marquée. Pour clore ce petit article je vous propose quelques extraits afin de partager la saveur de ce recueil.

Exercicesdestyle1

Quelques extraits :

Récit

Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d’un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd’hui 84), j’aperçus un personnage au cou fort long qui portait un feutre mou entouré d’un galon tressé au lieu de ruban. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu’il montait ou descendait des voyageurs. Il abandonna d’ailleurs rapidement la discussion pour se jeter sur une place devenue libre. Deux heures plus tard, je le revis devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l’échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent.

Litotes

Nous étions quelques-uns à nous déplacer de conserve. Un jeune homme, qui n’avait pas l’air très intelligent, parla quelques instants avec un monsieur qui se trouvait à côté de lui, puis il alla s’asseoir. Deux heures plus tard, je le rencontrai de nouveau; il était en compagnie d’un camarade et parlait chiffons.

Rêve

Il me semblait que tout fût brumeux et nacré autour de moi, avec des présences multiples et indistinctes, parmi lesquelles cependant se dessinait assez nettement la seule figure d’un homme jeune dont le cou trop long semblait annoncer déjà par lui-même le caractère à la fois lâche et rouspéteur du personnage. Le ruban de son chapeau était remplacé par une ficelle tressée. Il se disputait ensuite avec un individu que je ne voyais pas, puis, comme pris de peur, il se jetait dans l’ombre d’un couloir. Une autre partie du rêve me le montre marchant en plein soleil devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un compagnon qui lui dit : «tu devrais faire ajouter un bouton à ton pardessus.» Là-dessus, je m’éveillai.

L’arc-en-ciel

Un jour, je me trouvai sur la plate-forme d’un autobus violet. Il y avait là un jeune homme assez ridicule: cou indigo, cordelière au chapeau. Tout d’un coup, il proteste contre un monsieur bleu. Il lui reproche notamment, d’une voix verte, de le bousculer chaque fois qu’il descend des gens. Ceci dit, il se précipite, vers une place jaune, pour s’y asseoir. Deux heures plus tard, je le rencontre devant une gare orangée. Il est avec un ami qui lui conseille de faire ajouter un bouton à son pardessus rouge.

Hésitations

Je ne sais pas très bien où ça se passait … dans une église, une poubelle, un charnier ? Un autobus peut-être ? Il y avait là … mais qu’est-ce qu’il y avait donc là ? Des oeufs, des tapis, des radis ? Des squelettes ? Oui, mais avec encore leur chair autour, et vivants. Je crois bien que c’est ça. Des gens dans un autobus. Mais il y en avait un (ou deux ?) qui se faisait remarquer, je ne sais plus très bien par quoi. Par sa mégalomanie ? Par son adiposité ? Par sa mélancolie ? Mieux … plus exactement … par sa jeunesse ornée d’un long … nez ? menton ? pouce ? non : cou, et d’un chapeau étrange, étrange, étrange. Il se prit de querelle, oui c’est ça, avec sans doute un autre voyageur (homme ou femme ? enfant ou vieillard ?) Cela se termina, cela finit bien par se terminer d’une façon quelconque, probablement par la fuite de l’un des deux adversaires. Je crois bien que c’est le même personnage que je rencontrai, mais où ? Devant une église ? devant un charnier ? devant une poubelle ? Avec un camarade qui devait lui parler de quelque chose, mais de quoi ? de quoi ? de quoi ?

Négativités

Ce n’était ni un bateau, ni un avion, mais un moyen de transports terrestre. Ce n’était ni le matin, ni le soir, mais midi. Ce n’était ni un bébé, ni un vieillard, mais un homme jeune. Ce n’était ni un ruban, ni une ficelle, mais du galon tressé. Ce n’était ni une procession, ni une bagarre, mais une bousculade. Ce n’était ni un aimable, ni un méchant, mais un rageur. Ce n’était ni une vérité, ni un mensonge, mais un prétexte. Ce n’était ni un debout, ni un gisant, mais un voulant-être assis. Ce n’était ni la veille, ni le lendemain, mais le jour même. Ce n’était ni la gare du nord, ni la gare de l’est mais la gare Saint-Lazare. ce n’était ni un parent, ni un inconnu, mais un ami. Ce n’était ni une injure, ni une moquerie, mais un conseil vestimentaire.

Ignorance

Moi, je ne sais pas ce qu’on me veut. Oui, j’ai pris l’S vers midi. Il y avait du monde? Bien sûr, à cette heure-là. Un jeune homme avec un chapeau mou ? C’est bien possible. Moi, je n’examine pas les gens sous le nez. Je m’en fous. Une espèce de galon tressé ? Autour du chapeau ? Je veux bien que ça soit une curiosité, mais moi, ça ne me frappe pas autrement. Un galon tressé … Il s’aurait querellé avec un autre monsieur ? C’est des choses qu’arrivent. Et ensuite je l’aurais de nouveau revu une heure ou deux plus tard ? Pourquoi pas ? Il y a des choses encore plus curieuses dans la vie. Ainsi, je me souviens que mon père me racontait souvent que …

Alexandrins

Un jour dans l’autobus qui porte la lettre S
Je vis un foutriquet de je ne sais quelle es-
Pèce qui râlait bien qu’autour de son turban
Il y eût de la tresse en place de ruban.
Il râlait ce jeune homme à l’allure insipide,
Au col démesuré, à l’haleine putride,
Parce qu’un citoyen qui paraissait majeur
Le heurtait, disait-il, si quelque voyageur
Se hissait haletant et poursuivi par l’heure
Espérant déjeuner en sa chaste demeure.
Il n’y eut point d’esclandre et le triste quidam
Courut vers une place et s’assit sottement.
Comme je retournais direction rive gauche
De nouveau j’aperçus ce personnage moche
Accompagné d’un zèbre, imbécile dandy,
Qui disait: « ce bouton faut pas le mettre icy. »

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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Un commentaire pour Exercices de style, de Raymond Queneau

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