En attendant Godot, de Samuel Beckett

En attendant Godot est une pièce de théâtre en deux actes qui est classée parmi les oeuvres du théâtre de l’absurde. Publié en 1952 aux Editions de Minuit, cette pièce s’est souvent vue interprétée comme étant l’attente du salut – à travers la figure de Godot – qui ne vient jamais. L’auteur se défendait de cette interprétation. Il prétendait ne pas l’avoir écrite en ce sens, voulant simplement s’affranchir du théâtre. De plus, « Je ne sais pas qui est Godot. » écrit-il en 1952 dans une Lettre à Michel Polac.

Toujours est-il que l’absurde d’En attendant Godot reste l’exemple d’une forme de tragique novatrice, ce tragique de l’inertie, de l’inexistence et du rien parmi les possibles. Le langage et le comportement de Valdimir et d’Estragon sont l’illustration du néant moderne et de l’échec de la complicité, du vivre ensemble. Si Godot est le salut comme on aime à l’interpréter, cette pièce est pessimiste quant à sa venue. Et si Godot n’est pas Dieu, s’il n’est qu’une idée, ce n’est alors nulle autre chose qu’un rien qui inquiète et subjugue deux âmes dans un monde indifférent.

Avec En attendant Godot, le théâtre de Beckett illustre la tendance moderne qui laisse de plus en plus de place aux didascalies. Dans certains passages les didascalies priment sur le dialogue. Leur présence insiste sur le jeu scénique, sur l’importance du geste, de la mise en scène. Le personnage n’est plus seulement dans l’acte de parole, mais dans l’acte en lui-même. Tour à tour comiques, tour à tour pathétiques, les jeux de scène d’En attendant Godot appuient cette sensation de futilité, d’absurdité et d’inertie qui fondent le tragique de l’absurde.

en attendant godot

Résumé :

Acte I

Valdimir et Estragon se retrouvent au bord d’une route, à la campagne, près d’un arbre. Leurs retrouvailles sont placées sous le signe du sordide. Estragon raconte avoir dormi dans un fossé et demande à son ami de le libérer de sa chaussure, acte difficile et douloureux.
Entre les silences qui ponctuent leur dialogue, les deux amis discutent de choses et d’autres, de choses futiles, de réflexions qui n’aboutissent pas. Ils évoquent le repentir, mais au nom de quoi ? Ils ne le savent pas. Un Evangile interpelle Vladimir : quand on a quatre versions d’une même histoire mais que l’une d’entre elles donnent une version différente, laquelle croire ?
Puis vient le moment où Estragon veut quitter ce lieu de vide. Sauf que Vladimir lui rappelle qu’ils attendent Godot. La certitude que c’est bien là le lieu du rendez-vous est discutée.

Leur duo tantôt complice, tantôt au bord de la rupture se débat dans le silence qui entrecoupe leurs dialogues.

La pendaison apparaît comme une échappatoire mais finalement l’idée est rejetée. Elle sera reprise à la fin de l’acte II avant d’être à nouveau repoussée.
Pour toute nourriture, Estragon aspire à une carotte. Vladimir n’a quasiment que des navets à lui offrir.

Soudain un duo tout à fait étrange fait irruption. Il s’agit de Pozzo et de Lucky. Vladimir et Estragon sont déçus de constater qu’il ne s’agit pas de Godot. Les deux arrivants vont rester un moment en scène et égayer la situation en se donnant en spectacle. Pozzo conduit Lucky au bout d’une corde. Lucky, sorte de valet relevant de la bête de somme, porte les bagages de Pozzo et obéit à la moindre de ses invectives, au moindre coup de fouet. Que voir derrière cette animalisation, cette mécanisation de l’être humain ? Restons dans l’idée que c’est là le théâtre de l’absurde et cherchons juste à voir ce que cela produit chez Vladimir et Estragon.

Pozzo se met à discuter avec eux. Estragon et Vladimir sont étonnés de la condition de Lucky et interrogent régulièrement Pozzo sur son esclave et la soumission de ce dernier. Ils semblent émus de son sort et outrés par le comportement de Pozzo. Cependant, Lucky défend sa captivité et décoche un violent coup de pied Estragon à un moment donné parce qu’il n’a pas fait ce qu’il fallait faire avec lui. Pozzo veut donner Lucky en spectacle. Il le fait danser, puis il le fait penser comme si penser était un acte incroyable chez un homme. La réflexion à rallonge de Lucky, pédante, en vient à ne plus avoir ni queue ni tête et les trois protagonistes qui l’écoutent doivent le rouer de coup pour parvenir à lui retirer son chapeau et le faire taire.

Lorsque Pozzo quitte la scène avec Lucky au bout de sa corde, Estragon et Vladimir se demandent s’ils ne vont pas partir aussi. Mais il fait encore jour et Godot n’est toujours pas arrivé au point de rendez-vous. Il faut encore attendre.

Un jeune garçon vient rompre la monotonie du duo en annonçant qu’il a un message de monsieur Godot à leur transmettre. La dimension cyclique de la pièce qui existe entre l’Acte I et l’Acte II est étendue en dehors des limites de la scène. En effet, de la même manière que Vladimir affirme qu’ils ont déjà croisé Pozzo, Vladimir se demande si le jeune garçon n’est pas déjà venu hier leur transmettre le même message venant de Godot.
Ce message est le suivant : « Monsieur Godot m’a dit de vous dire qu’il ne viendra pas ce soir mais surement demain. »

La nuit se met à tomber, il ne reste plus qu’à Vladimir et Estragon de revenir demain. C’est le rideau qui tombent sur eux car malgré leur désir de s’en aller, ils ne bougent pas du tout.

Acte II

L’acte II se situe le « lendemain », à la « même heure », au « même endroit ». Ces didascalies ont comme un parfum de recommencement qui est véritable. Mais les choses ne sont pas tout à fait semblables. Des détails ont changé, comme les feuilles de l’arbre, les chaussures laissées là par Estragon… et nous le verrons le comportement de Pozzo et Lucky, ainsi que la mémoire d’Estragon. Seul Vladimir semble se souvenir de tous les détails ou presque, témoin de cette boucle, de cette immobilisme qu’Estragon vit sans s’en rendre compte.

Le duo se retrouve à nouveau. Ils évoquent leur journée d’hier mais Estragon semble l’avoir oubliée… du moins en partie.
Cette fois-ci Estragon ne veut pas des carottes mais des radis roses pour grignoter.
A nouveau l’attente de Godot enchaîne les deux protagonistes à cet endroit et à leur ennui.
Vladimir et Estragon tournent en rond. Ils jouent à Pozzo et Lucky un moment avec le chapeau de Lucky qui était tombé par terre la veille.

Pozzo et Lucky réapparaissent. Mais leur duo est différent. Lucky est sourd. Pozzo est aveugle. La belle décontraction de Pozzo a laissé place à une faiblesse. Les personnages se retrouvent au sol et n’arrivent plus à se relever les uns les autres. Ils découvrent qu’en ayant la volonté, il est possible de se relever tout seul sans l’aide d’un tiers.

Puis Pozzo et Lucky s’en vont à nouveau. L’idée du rêve vient s’amalgammer à la réalité vécue par les deux compagnons qui sont à nouveau seuls sur scène. Estragon a rêvé qu’il est heureux. Il se fait couper par Vladimir qui s’intéresse plutôt à la cécité de Pozzo. Il pense l’avoir rêvée mais n’en est pas certain.
Et ils attendent toujours Godot.

Un garçon s’avance et vient leur apporter un message de la part de monsieur Godot. Il ne viendra pas aujourd’hui. Encore une fois, ce sera pour demain. Vladimir s’interroge sur la cyclicité de leur situation et au blocage qui s’en ressent. Estragon ne comprend pas vraiment. Ils savent qu’ils vont devoir revenir demain.

Ils veulent se pendre mais ils n’ont pas de corde. Ils décident donc de partir… Mais à nouveau le rideau se baisse sans qu’ils aient esquissé le moindre mouvement. Il n’y a pas d’échappatoire.

Extraits 1

Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau) : Rien à faire.
VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées) : Je commence à le croire. (Il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) Alors, te revoilà, toi.
ESTRAGON : Tu crois ?
VLADIMIR : Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
ESTRAGON : Moi aussi.
VLADIMIR : Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend la main à Estragon.)
ESTRAGON (avec irritation) : Tout à l’heure, tout à l’heure.
Silence.
VLADIMIR (froissé, froidement) : Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?
ESTRAGON : Dans un fossé.
VLADIMIR (épaté) : Un fossé ! Où ça ?
ESTRAGON (sans geste) : Par là.
VLADIMIR : Et on ne t’a pas battu ?
ESTRAGON : Si… Pas trop.
VLADIMIR : Toujours les mêmes ?
ESTRAGON : Les mêmes ? Je ne sais pas.
Silence.
VLADIMIR : Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.
ESTRAGON (piqué au vif) : Et après ?
VLADIMIR (accablé) : C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON : Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR : La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu’est-ce que tu fais ?
ESTRAGON : Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR : Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.
ESTRAGON (faiblement) : Aide-moi !
VLADIMIR : Tu as mal ?
ESTRAGON : Mal ! Il me demande si j’ai mal !
VLADIMIR (avec emportement) : Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.
ESTRAGON : Tu as eu mal ?
VLADIMIR : Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !
ESTRAGON (pointant l’index) : Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (se penchant) : C’est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON : Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement) : Le dernier moment… (Il médite) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON : Tu ne veux pas m’aider ?
VLADIMIR : Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps… (il cherche) …épouvanté. (Avec emphase.) E-POU-VAN-TE. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ca alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) Alors ?
ESTRAGON : Rien
VLADIMIR : Fais voir.
ESTRAGON : Il n’y a rien à voir.

En attendant Godot – Samuel Beckett – pages 9 à 12

Extrait 2

Estragon : Endroit délicieux. (Il se retourne, avance jusqu’à la rampe, regarde vers le public.) Aspects riants. (Il se tourne vers Vladimir) Allons-nous-en.
Vladimir : On ne peut pas
Estragon : Pourquoi ?
Vladimir : On attend Godot.
Estragon : C’est vrai (un temps) Tu es sûr que c’est ici ?
Vladimir : Quoi ?
Estragon : Qu’il faut attendre.
Vladimir : Il a dit devant l’arbre. (Ils regardent l’arbre) Tu en vois d’autres ?
Estragon : Qu’est-ce que c’est ?
Vladimir : On dirait un saule.
Estragon : Où sont les feuilles ?
Vladimir : Il doit être mort.
Estragon : Finis les pleurs.
Vladimir : A moins que ce ne soit pas la saison.
Estragon : Ce ne serait pas plutôt un arbrisseau ?
Vladimir : Un arbuste.
Estragon : Un arbrisseau.
Vladimir : Un. (Il se reprend) Qu’est-ce que tu veux insinuer ? Qu’on s’est trompé d’endroit ?
Estragon : Il devrait être là.
Vladimir : Il n’a pas dit ferme qu’il viendrait.
Estragon : Et s’il ne vient pas ?
Vladimir : Nous reviendrons demain.
Estragon : Et puis après-demain.
Vladimir : Peut-être.
Estragon : Et ainsi de suite.
Vladimir : C’est-à-dire…
Estragon : Jusqu’à ce qu’il vienne.
Vladimir : Tu es impitoyable.
Estragon : Nous sommes déjà venus hier.
Vladimir : Ah non, là tu te goures.
Estragon : Qu’est-ce que nous avons fait hier ?
Vladimir : Ce que nous avons fait hier ?
Estragon : Oui.
Vladimir : Ma foi… (Se fâchant). Pour jeter le doute, à toi le pompon.
Estragon : Pour moi, nous étions ici.
Vladimir (Regard circulaire) : L’endroit te semble familier ?
Estragon : Je ne dis pas ça
Vladimir : Tout de même… cet arbre… (Se tournant vers le public)… cette tourbière.
Estragon : Tu es sûr que c’était ce soir ?
Vladimir : Quoi ?
Estragon : Qu’il fallait attendre ?
Vladimir : Il a dit samedi. (Un temps) Il me semble.
Estragon : Après le turbin.
Vladimir : J’ai du le noter. (Il fouille dans ses poches, archibondées de saletés de toutes sortes)
Estragon : Mais quel samedi ? Et sommes-nous samedi ? Ne serait-on pas plutôt dimanche ? Ou lundi ? Ou vendredi ?

Samuel Beckett, En attendant Godot – pages 15 à 17

Extrait 3 :

Estragon : En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.
Vladimir : C’est vrai, nous sommes intarissables.
Estragon : C’est pour ne pas penser.
Vladimir : Nous avons des excuses.
Estragon : C’est pour ne pas entendre.
Vladimir : Nous avons nos raisons.
Estragon : Toutes les voix mortes.
Vladimir : Ca fait un bruit d’ailes.
Estragon : De feuilles.
Vladimir : De sable.
Estragon : De feuilles.
Silence.
Vladimir : Elles parlent toutes en même temps.
Estragon : Chacune à part soi.
Silence.
Vladimir : Plutôt elles chuchotent.
Estragon : Elles murmurent.
Vladimir : Elles bruissent.
Estragon : Elles murmurent.
Silence.
Vladimir : Que disent-elles ?
Estragon : Elles parlent de leur vie.
Vladimir : Il ne leur suffit pas d’avoir vécu.
Estragon : Il faut qu’elles en parlent.
Vladimir : Il ne leur suffit pas d’être mortes.
Estragon : Ce n’est pas assez.
Silence.
Vladimir : Ca fait comme un bruit de plumes.
Estragon : De feuilles.
Vladimir : De cendres.
Estragon : De feuilles.
Long silence.
Vladimir : Dis quelque chose !
Estragon : Je cherche.
Long silence.

Samuel Beckett, En attendant Godot – pages 80 à 82

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Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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