Le Roman de la « Belle époque »

Le Roman de la « Belle époque »

La « Belle époque » est un terme qui a été employé suite à la Première Guerre mondiale pour qualifier une période qui s’étend de 1900 à 1914. Inspiré par les progrès technologiques (dans le cinéma, l’automobile par exemple), les progrès sociaux, les progrès politiques, économiques, ce terme traduit bien la spécificité de cette époque. La littérature, elle aussi, connaît ses formes et ses évolutions particulières au cours de cette période. Le roman dit « psychologique » et les premières formes de roman « à idée » sont exploités à ce moment là.

1. Le roman « psychologique »

Au début du XXe siècle, le roman psychologique se développe. On distinguera le roman de psychologie du personnage et le roman traitant une psychologie qui peut parfois se confondre avec son auteur prenant alors la forme du roman « du moi ».

Parmi les romans psychologiques de ce début de siècle nous pouvons citer Jacquou le Croquant (1899) d’Eugène Le Roy (1936-1907) qui explore la vie paysanne. Plus qu’un simple roman « régionaliste » ou « champêtre » – genre mis à la mode par George Sand (« La Petite Fadette », « La Mare au diable »…) – « Jacquou le Croquant » revendique et possède en effet une dimension plus large. En plus d’une description fine et fidèle des us et coutumes paysannes au début du XIXème siècle en Périgord et de la société provinciale de la Restauration, et au-delà d’un certain « folklore », c’est un roman de dénonciation sociale, une ouvre militante qui stigmatise le retour à l’Ancien Régime, le pouvoir discrétionnaire du roi et de l’aristocratie, l’influence des religieux… et plaide pour l’égalité et la justice républicaine. [Source : 1 – cf au bas de l’article]
Colette (1873-1954) a également sa part dans ce domaine avec La Vagabonde, ou encore Louis Pergaud (1882-1915) avec La Guerre des boutons (1912) qui analyse un univers où deux bandes d’enfants se font la guerre, ou bien Alain Fournier (1886-1914) avec Le Grand Meaulnes (1913) ayant pour thème l’amitié et le souvenir d’une femme à laquelle se rattache un domaine mystérieux. Autant de noms et d’œuvres classiques renommées, vous avez tous entendu parler de l’une d’elles, même simplement de nom.
Pour plus de renseignements sur l’univers du Grand Meaulnes, voir ce site très bien fait et très complet sur le sujet : http://www.legrandmeaulnes.com/Domaine-Mysterieux.php

Extrait de l’incipit du Grand Meaulnes [Source 2] :

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189..
Je continue à dire « chez nous », bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie — demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible — l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite — est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

La découverte de soi, dans une forme romanesque qui prend sa matière dans son auteur, est caractéristique d’une pierre angulaire de la littérature française : La Recherche de Proust (1871 – 1922). Dans cette œuvre monumentale, l’auteur rejette le réalisme à l’état pur, tout comme le symbolisme et les esquisses du roman moderne. Il fait de la Vie le sujet de son roman et reconstruit le réel par la puissance de la mémoire. C’est le souvenir amélioré et le fantasme des sens qui se mêlent pour construire l’œuvre. Le « je » est à cette frontière particulière entre autobiographie et fiction.
Le cycle d’A la Recherche du Temps Perdu se compose de plusieurs tomes, dont certains sont parus à titre posthume.
Du Côté de chez Swann (1913)
A l’ombre des Jeunes filles en fleurs (1919)
Le Côté de Guermantes (1920)
Sodome et Gomorrhe (1921)
La prisonnière (posth. 1923)
Albertine disparue (posth. 1925)
Le Temps retrouvé (posth. 1927)

Extrait de l’incipit de Du Côté de chez Swann [Source 3] :

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : “ Je m’endors. ” Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil, elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

2. Le roman « à idées »

Au début du XXe siècle, la naissance du roman « à idée » se fait par le travail d’un groupe d’auteurs qui mettent le roman au service d’un idéal et d’une idéologie. La quête du sens se mêle à la quête du plaisir esthétique.

Ainsi, dans les Dieux ont soif (1912), Anatole France dénonce les crimes de la Révolution sur fond historique de la Terreur ; dans Jean-Christophe, Romain Rolland défend les idées pacifiques ; dans La colline inspirée (1913), Maurice Barrès défend le nationalisme.
André Gide se pose contre le colonialisme et rejette les valeurs bourgeoises. Il est également fondateur de la NRF, revue qui impose peu à peu une esthétique de la rigueur à ses contemporains, tels que Proust, Fournier, Giraudoux, Martin du Gard ou Valéry [4]. Ses œuvres les plus connues sont :
Les nourritures terrestres (1897)
Les Caves du Vatican (1914)
La symphonie pastorale (1919)
Les Faux-monnayeurs (1925)

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Sources :
Littérature française, les grands mouvements littéraires, de Carole Narteau et Irène Nouailhac.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Belle_%C3%89poque
[1] http://www.alalettre.com/le-roy-oeuvres-jacquou-le-croquant.php
http://roman-intime-et-gauche.over-blog.com/article-la-guerre-des-boutons-louis-pergaud-39658248.html
http://www.legrandmeaulnes.com/Domaine-Mysterieux.php
http://www.clg-curie-etampes.ac-versailles.fr/spip.php?article689
[2] http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre1294.html#page_4
[3] http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre2018.html#page_2
[4] http://www.alalettre.com/gide.php

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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