Retrospect Fantasy 2013

Principe du Retrospect 2013 dans cet article.

Retrospect Fantasy 2013

Suite au Retrospect Classique, on enchaîne par le classement Fantasy. Parmi les sept que j’avais retenus, seuls trois figurent ici. Je vais à chaque fois donner un extrait puis une courte raison pour laquelle j’ai choisi cette oeuvre. Bonne lecture !

III

En troisième position, les Aventures de Tom Bombadil, de J.R.R. Tolkien

Extrait de « la Cloche marine » :

[…]

Alors je vis un bateau flotter sans bruit
Sur le ressac nocturne, vide et gris.
« Il est plus que tard ! Qu’attendons-nous ? »
Je bondis et criai : « Emportez-moi loin d’ici ! »

Il m’emporta, mouillé d’écume,
Moulé de brume, blessé dans mon sommeil ;
A une plage oubliée dans un curieux pays.
Dans le crépuscule, sur les grands fonds j’entendis
Une cloche marine qui battait dans la houle,
Ding et ding, et les brisants hurlèrent
Sur les dents cachées d’un dangereux récif ;
A la fin je parvins à une grande plage.
Elle brillait toute blanche et la mer frémissait
Avec des miroirs d’étoiles prises à des rets d’argent ;
Des falaises de pierre pâle comme des os de seiche
Scintillaient dans l’écume lunaire d’un éclat mouillé.
Un sable pailleté glissait de mes mains,
Une poussière de perles et de joyaux,
Des cornes d’opale, des roses de corail,
Des flûtes d’émeraude et d’améthyste.
Mais sous les falaises étaient de nombreuses grottes
Fermées de rideaux d’algues sombres et gris ;
Un air froid m’échevela,
Et la lumière disparut tandis que je pressais le pas.

Pourquoi ? La Fantasy sous forme de poésie. Une poésie lyrique, une poésie du rêve porteuse d’images oniriques. J’ai beaucoup aimé ce recueil. Cet extrait était déjà celui que je vous avais offert dans l’article « les lectures du mois » où apparaît cet ouvrage. Certaines pièces du recueil sont moins éthérées et plus comiques. Cela n’enlève rien au fait que je place cette oeuvre de Tolkien en troisième position pour ce Retrospect 2013.

II

En deuxième position, le Trône de fer, Intégrale 3, de G.R.R. Martin

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Extrait : Daenerys lui confia la chaîne de Drogon. En retour, il lui offrit le fouet. Le manche noir, en os de dragon, était délicatement ciselé et niellé d’or. Neuf longues fines lanières de cuir s’en échappaient, chacune s’achevant sur une griffe d’or. D’or aussi, le pommeau figurait une tête de femme à dents d’ivoire aiguës. « Les doigts de la harpie », fit Kraznys, désignant l’étrivière.
Daenerys la fit tourner dans sa main. Une chose d’une telle légèreté, pour assumer une charge d’une telle pesanteur… « Alors, ça y est ? Ils sont à moi ?
– Ca y est », confirma-t-il en tirant violemment sur la chaîne pour que Drogon descende de la litière.
Deanerys enfourcha l’argenté. Le cœur lui battait follement. Une peur panique la possédait. Est-ce là ce qu’aurait fait mon frère ? Et Rhaegar avait-il éprouvé pareille angoisse en découvrant, alignée de l’autre côté du Trident, sous ses innombrables bannières claquant au vent, l’armée de l’Usurpateur ?
Se dressant sur ses étriers, elle brandit au-dessus de sa tête les doigts de la harpie, de manière que n’en ignore aucun des Immaculés. « VOILA ! cria-t-elle à s’époumoner. VOUS ETES A MOI ! » puis, piquant des deux, elle galopa le long de la première ligne, le fouet brandi plus haut que jamais. « VOUS APPARTENEZ AU DRAGON, MAINTENANT ! VOUS ETES ACHETES, VOUS ETES PAYES ! C’EST FINI ! FINI ! »
Elle entrevit pivoter vivement la tête grise du vieux Grazdan. Hé oui, je parle valyrien ! Les autres négriers ne s’étaient aperçus de rien, ils n’écoutaient pas. Ils se pressaient autour de Kraznys et du dragon, gueulaient des conseils. Mais l’Astapori avait beau tirer sur la chaîne et se démener comme un forcené, Drogon se cramponnait à la litière sans céder un pouce. Sa gueule ouverte exhalait une fumée grise, et son long col ondulait et se redressait, chaque fois qu’il tentait de mordre au visage le négrier.
Il est temps de franchir le Trident, se dit-elle comme, ayant fait volte-face, elle ramenait l’argenté à son point de départ. Ses sang-coureurs l’enveloppèrent. « Vous êtes en difficulté, lança-t-elle à Kraznys.
– Il ne veut pas venir.
– En voici la raison : un dragon n’est pas un esclave. » Et elle lui abattit l’étrivière de toutes ses forces en pleine figure. Le négrier poussa un cri strident, recula d’un pas mal assuré, les joues inondées d’un sang rouge qui ruisselait dans sa barbe si bien parfumée. D’une seule cinglée, les doigts de la harpie lui avaient à demi démoli le visage, mais Daenerys ne s’accorda pas le loisir d’admirer les dégâts. « Drogon, psalmodia-t-elle d’une voix forte et veloutée, peur évaporée, dracarys, Drogon ! »
Le dragon noir déploya ses ailes et rugit.

Pourquoi ? De la grande Fantasy, me risquerai-je à dire, que cela s’applique au style d’écriture, à la richesse de l’univers ou à l’intrigue du cycle. Le Trône de fer est une œuvre que j’ai adorée et dont j’ai hâte de découvrir la suite – et hâte de lire les deux premières intégrales lorsque j’en aurais le temps. Cette lecture complète à merveille la série télévisée qui en montre beaucoup sans tout dire. C’est une manière de continuer à côtoyer nos personnages préférés et à suivre l’intrigue dans les ramifications offertes par les romans.

I

En première position, la trilogie de Kushiel, de Jacqueline Carey

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Extrait – pages 1048 à 1051 du tome 1 de l’édition France Loisirs : Je ne pense pas qu’elle avait cru que Selig pût en tirer quelque chose ; le voir sourire la déstabilisa quelque peu. Mais je vis son sourire s’évanouir ; un amer sentiment de triomphe me submergea. Les mots ne signifiaient rien pour lui.
– Merci, dit-il à la prêtresse de Naamah en d’Angelin, mais d’un ton brusque. Ramenez-la avec les prisonnières, poursuivit-il en skaldique. (Elle regarda une fois par-dessus son épaule, puis je ne la vis plus. Selig fixa son regard sur moi ; il tenait toujours ma tête levée.) Ce serait mieux pour toi de m’expliquer, dit-il presque gentiment. Je ne te dois pas une mort rapide, mais je suis disposé à te l’accorder si tu parles.
Il était beau, pour un Skaldique ; je l’ai déjà dit. Les torches portées par les guerriers rassemblés jetaient des lueurs sur le bandeau d’or retenant ses cheveux et sur le fil d’or ornant les pointes de sa barbe en fourche. Mon visage me faisait mal et des larmes me piquaient les yeux. Je ris néanmoins. Je n’avais plus rien à perdre.
– Non seigneur, dis-je d’un ton tranquille. Je crois que je vais plutôt prendre l’autre option.
Avec un juron, il relâcha mes cheveux pour me repousser. Il se retourna pour regarder pensivement la forteresse.
– Tu prétends trouver du plaisir dans la douleur, dit-il. Alors montrons à Ysandre de la Courcel comment Waldemar Selig donne du plaisir à ses espions.
J’ai dit aussi que Selig était un homme intelligent. Il savait tout l’intérêt de contrôler l’esprit de ses ennemis. Il fit dégager un vaste espace devant la forteresse, juste au-delà de la portée des flèches d’Angelines, éclairé par des torches. La barbacane au-dessus de la porte de Troyes-le-Mont était éclairée a giorno ; aucun doute, les assiégés regardaient. Je le savais ; Selig le savait lui aussi. Deux de ses barons m’amenèrent au milieu de cet espace, m’obligeant à me mettre à genoux. Des Frères blancs, avec leurs peaux de loups tout juste posées sur leurs épaules. Dans la chaleur de l’été, ils avaient troqué la laine contre le cuir et l’acier.
Selig portait une peau de loup blanc lui aussi, pareille à de la neige sous la lune ; elle faisait joliment contrepoint à la tunique sous son armure. Il pénétra dans le cercle éclairé et tira sur le col de ma robe, la déchirant d’un coup sec. Je sentis l’air de la nuit sur la peau nue de mon dos.
_ Ysandre de la Courcel, cria-t-il de sa voix puissante. Regarde ce qui arrive aux espions et aux traitres !
J’entendis le son de sa dague lorsqu’il la tira de son fourreau, puis j’en sentis la pointe posée sur ma peau contre mon omoplate gauche. Les Frères blancs me tinrent les bras lorsqu’il commença à couper.
Waldemar Selig était connu pour être un grand chasseur. Contrairement aux nobles d’Angelins, les seigneurs skaldiques n’ont pas de serviteurs pour s’occuper des tâches répugnantes. Ils vident et dépècent eux-mêmes leurs prises. Lorsque Selig eut entaillé une bande de chair sur mon dos et qu’il commença à tirer lentement dessus, je sus qu’elle était son intention.
Il voulait m’écorcher vive.
J’avais déjà connu la douleur ; Elua sait que je l’avais déjà connue. Mais rien ne m’avait jamais préparée à ça. Je poussai un râle lorsqu’il incisa, mais lorsqu’il saisit la bande de chair, pleine de sang, entre ses doigts comme des pinces, puis commença à tirer, je hurlai.
Longtemps.
La douleur éclata en une brume rouge devant mes yeux, me faisant chanceler. Je savais où j’étais ; et je ne le savais plus. Kushiel, songeai-je ; et mon sang battit à mes tempes, comme les ailes d’un oiseau affolé. J’avais fait tout ce que je pouvais. C’était un soulagement de me soumettre enfin – à la toute fin. J’entendais encore ma voix, implorante, déchirée par la douleur, et le murmure de Selig à mon oreille – « dis-moi, dis-moi ». Ces choses arrivent, je le sais. Et pourtant tout me paraissait si distant, si éloigné de moi ; de toutes petites tempêtes à la périphérie du maelström d’agonie au milieu duquel je me trouvais. Le monde chancelait à travers une brume écarlate, couleur sang, et des mains me relevaient. La douleur fleurit partout en moi, pour s’établir à la base de ma colonne vertébrale et irradier dans toutes les directions. La douleur fait disparaître tout le reste. Dans la douleur n’existe plus qu’un présent éternel. Je tombai dedans comme dans un puits de ténèbres, sans fond ; le masque de bronze de Kushiel dansait devant mes yeux, sévère et plein de compassion ; ses lèvres de bronze bougeaient, formaient des mots que je ressentais dans mes os. La douleur rachète tout ; elle est une prise de conscience de la vie et un rappel de l’existence à la mort. Je vis des visages, d’autres visages, mortels et adorés – Delaunay, Alcuin, Cecilie, Thelesis, Hyacinthe, Joscelin… et d’autres encore qui scientillaient trop vite pour que je puisse les compter – Ysandre, Quintilius Rousse, Drustan, les Jumeaux, les hommes de la Section de Phèdre, maître Thielhard, Guy… et puis d’autres que je n’avais pas attendus – Hedwig, Knud, Childric d’Essoms, la vieille Dowayne, Lodur le borgne… et même, à la fin, ma mère et mon père, dont je n’avais qu’un vague souvenir, et le mercenaire skaldique qui me lançait en l’air et riait derrière sa moustache…
Melisande.
Ah ! Elua ! Comme je l’ai aimée…
Ce fut la disparition de la douleur qui me ramena. Le couteau de Selig s’était arrêté ; il ne séparait plus ma peau de ma chair. Son geste était suspendu dans un moment incrédule. Une voix parlait, une voix que je connaissais ; des mots qui sonnaient clair dans l’air de la nuit, prononcés dans un skaldique lourdement accentué.
_ Waldemar Selig, je te défie dans le holmgang !

Pourquoi ?  Cet extrait est une description de la presque-agonie de Phèdre qui m’a marquée. L’œuvre ne se résume évidemment pas à ça, mais j’avais envie de le partager. La Marque, tome 1 de la trilogie de Kushiel a pour héroïne le personnage de Phèdre qui s’exprime à la première personne, évoquant son histoire à travers ce récit. Courtisane de la Cour de Nuit, elle est vendue à Delaunay alors qu’elle était encore enfant. Le noble Delaunay l’éduque pour faire d’elle une espionne terriblement efficace. Le don qu’elle tient de Kushiel en fait un objet convoité par ceux qu’elle est censée espionner. Jetée au cœur de troubles politiques malgré elle, elle devra puiser dans toutes ses ressources pour sauver sa reine et son royaume d’une machination perverse. L’extrait que je vous ai proposé suit immédiatement l’ultime sacrifice de Phèdre dans ce tome 1 : infiltrée dans le camp ennemi pour porter un ultime message d’espoir aux assiégés, elle se fait capturer et choisit la torture plutôt que d’avouer quoi que ce soit.
Les tomes 2 et 3 la verront affronter d’autres périls dans une étonnante fresque politique, mystique et intime. Œuvre de Fantasy unique en son genre et inclassable, Kushiel est le livre de mon année 2013.

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Réédition chez Milady en janvier 2014.

Voici donc pour le Retrospect Fantasy 2013.

A suivre…
Retrospect Poésie 2013

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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