Exposé : La violence dans Rodogune, de Corneille

La violence dans Rodogune de Corneille

La violence est un terme qui porte plusieurs nuances de sens comprenant la brutalité, la force, l’intensité et l’impétuosité. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en rendre compte. Rodogune comprend la violence sous ses deux formes primordiales, violence physique et morale, dans un degré d’intensité féroce. C’est cette violence qui donne son caractère baroque à la pièce, rendant son classement parmi les pièces classiques peu évident malgré le respect de certaines règles dramatiques. La représentation de la violence engendre l’action et la progression de l’intrigue. Comprendre d’où vient cette violence, quelles formes elle peut prendre, quelle est sa place dans l’action, et enfin, quelle est sa portée critique au XVIIe siècle peut aider à cerner la pièce.

Ce travail est le prolongement de la micro-réflexion portée dans l’article de présentation de l’œuvre de Rodogune, section Corneille. C’est également un exposé réalisé dans le cadre d’un cours de L3. Le plan de cet exposé a été revu et la majeure partie de la troisième partie a été apportée par mon correcteur, Frank GREINER, professeur à l’Université de Lille III.

I- Origines et formes de la violence dans Rodogune.

La violence apparaît lorsque les personnages se livrent à leurs passions au lieu de les refréner. On peut donc considérer que la violence trouve sa source dans ces passions qui sont au nombre de trois : le goût du pouvoir, la haine et l’amour. A partir du moment où ces passions gouvernent les personnages, les tensions s’exacerbent. La violence prend place dans les conflits, dans le désir de vengeance et les manipulations sous deux formes : la violence physique et la violence morale. Le personnage qui exerce le plus de violence dans la pièce est Cléopâtre. Sa monstruosité domine la thématique et illustrera les formes de violence.

1.Les passions aux origines de la violence :

Trois passions sont à l’origine de la violence dans Rodogune : le goût du pouvoir, la haine et l’amour.

Le goût du pouvoir est hissé au rang de passion par l’affection exacerbée que porte Cléopâtre et Rodogune, cette dernière dans une moindre mesure, au pouvoir.
Cet amour apparaît très tôt chez Cléopâtre, dès l’Acte II. Elle exprime clairement sa volonté de le conserver le plus longtemps possible : « Cependant je possède, et leur droit incertain / Me laisse avec leur sceptre dans la main. » (vers 449 et 450). Pour la reine, perdre le pouvoir c’est perdre la vie : « C’est périr en effet que perdre un diadème. » (Vers 1267). L’affection ne peut pas être plus intense, elle est ramenée à l’existence même.
Chez Rodogune, l’amour du pouvoir est beaucoup plus implicite. Il est lié à sa nature de princesse. Vers 867 et 868, elle dit : « Plus la haute naissance approche des couronnes, / Plus cette grandeur même asservit nos personnes », entendant par là que les personnages royaux sont soumis à la couronne, au pouvoir et vivent par eux. En tant que princesse elle n’échappe pas à cette règle. Et même si elle affirmera s’émanciper de ces principes, elle n’en reste pas moins irrémédiablement conditionnée.
→ Le pouvoir est source de violence dans le sens où l’affection qui lui est portée maintient les personnages dans une posture menant à la violence.

La haine est la seconde des passions qui mènent à la violence.
Cléopâtre est un personnage animé par la haine. Elle se définit comme telle dès l’Acte II, scène 1. Lorsque la reine livre son premier monologue, le lecteur/spectateur prend mesure de la fureur et de la haine qu’elle ressent à l’égard de Rodogune. Elle la qualifie « d’ennemie », de « rivale ». Elle affirme : « je hais » et termine sur une injonction pleine de menace : « Tremble, te dis-je ». Cette haine appelle clairement à la vengeance et à la violence. Cet appel se retrouve ensuite à plusieurs occasions dans la pièce, exemple à l’acte II, scène 2, lorsque Cléopâtre se livre à Laonice, aux vers 499 à 502 : « On ne montera point au rang dont je dévale, / Qu’en épousant ma haine, au lieu de ma rivale, / Ce n’est qu’en me vengeant qu’on me le peut ravir, / Et je ferai régner qui me voudra servir. » Ce n’est qu’en servant la haine de Cléopâtre dans un acte de violence que le trône pourra être conquis par les princes.
Rodogune est elle aussi un être animé par la haine et le désir de vengeance conduisant à la violence. Acte III, scène 3, dans son monologue, la princesse Parthes clame aux vers 855 à 857 : « Sentiments étouffés de colère, et de haine, / Rallumez vos flambeaux à celles de la Reine, / Et d’un oubli contraint rompez la dure loi […] » Rodogune en appelle à la haine enfouie en elle. Elle souhaite s’y livrer et donner vengeance. Vers 858, le suivant donc, elle dit : « Pour rendre enfin justice aux Mânes d’un grand Roi. » Cette haine réclame la violence à l’acte III, scène 4, lorsque Rodogune pose ses conditions aux princes. Elle leur demande de tuer leur mère, afin de venger leur père : « Pour gagner Rodogune, il faut venger un père » (vers 1044 ). Il faut venger afin d’apaiser sa haine en tuant sa royale rivale.
→ Le sentiment de haine est un appel à la violence dans un acte de vengeance. Cléopâtre et Rodogune se valent dans l’intensité de cet appel, même s’il n’aura pas les mêmes conséquences.

Si Rodogune tombe dans le même piège passionnel que Cléopâtre en cédant à sa haine, le personnage est capable de penser vengeance par d’autres sentiments. En effet, Cléopâtre souhaite se venger d’elle par pure et simple haine envers l’infidélité de son époux. Un époux qu’elle a d’ailleurs tué (acte de violence) de ses propres mains. Mais Rodogune souhaite avant tout se venger par amour. La princesse Parthes a aimé Nicanor. Elle hait Cléopâtre parce qu’elle lui a ôté la vie. Cela paraît à l’Acte III, scène 3, lorsque Rodogune parle du dernier souvenir qu’elle a de Nicanor en considérant son « image » comme étant « d’amour et de fureur encore étincelante », puis elle l’appelle « chère ombre ». Et quand dans son monologue elle se tournera vers le prince qu’elle aime secrètement, elle le rapportera à Nicanor, réactivant le souvenir de la passion qu’elle avait pour lui. Elle dit : « son vivant portrait, que j’adore dans l’âme ». C’est dans cette mène scène que Rodogune affirme sa haine et son désir de vengeance.
→ Haine et amour sont donc liés dans la source des violences perpétrées par Rodogune.

2. Les formes de la violence

La violence dans Rodogune prend deux formes : violence physique et violence morale. La violence physique est là, refoulée dans les paroles des personnages par la règle de bienséance, ou représentée dans les limites de ce qui est toléré dans le théâtre de l’époque (exemple du suicide à l’aide du poison sur scène). La violence morale est omniprésente, prenant toutes les formes possibles dans la monstruosité de Cléopâtre. Il sera question de trois aspects de ce personnage et de la violence qui en découle : la mère, la reine et le masque.

a) La cruauté à l’origine de la violence d’une mère

Cléopâtre est une mère cruelle qui se montre violente envers ses fils d’un bout à l’autre de la pièce, alors même que d’apparence elle semble soumise à la paix.

Elle exerce sur eux une forme de violence morale causée par l’amour du pouvoir en les instrumentalisant. Elle se sert d’eux pour conserver le pouvoir et l’ascendant sur son nouvel époux, Antiochus (l’oncle de ses fils). Ce fait est mentionné aux vers 458 à 462 : « Quand je le menaçais du retour de mes fils, / Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère, / Quoi qu’il me plût oser, il n’osait me déplaire, / Et content malgré lui du vain titre de Roi, / S’il régnait au lieu d’eux, ce n’était que sous moi. » Cette mère préfère donc favoriser le pouvoir au détriment de ses propres enfants. Elle dénature son statut de mère et dénature leur statut de fils. Ils ne sont que ses moyens. L’instrumentalisation que la mère fait de ses fils dans la vengeance rejoint cette forme de violence également. C’est à Séleucus et Antiochus qu’elle demandera de tuer Rodogune, non pas à un tiers, un agent neutre. Quand elle se rend compte qu’ils ne veulent pas la servir, elle tentera de les monter l’un contre l’autre, poussant plus loin encore la manipulation. Vers 1451 à 1453, Séleucus lui reproche ce comportement qui n’est pas digne d’une mère : « Peut-être, mais enfin par quel amour de mère / Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère ? / Prenez-vous intérêt à la faire éclater ? » A ce moment là de la pièce, les fils sont bien conscients d’être ainsi ses moyens et non ses enfants. L’absence d’amour est déjà constatée et déplorée par Séleucus aux vers 733 à 742 : « De ses pleurs tant vantés je découvre le fard, / Nous avons en son cœur, vous, et moi, peu de part, / Elle fait bien sonner ce grand amour de mère, / Mais elle seule s’aime et se considère, / Et quoi que nous étale un langage si doux, / Elle a tout fait pour elle, et n’a rien fait pour nous. / Ce n’est qu’un faux amour que la haine domine, / Nous ayant embrassés, elle nous assassine, / En veut au cher objet dont nous sommes épris, / Nous demande son sang, met le trône à ce prix ! »
→ Les deux fils sont conscients du caractère dénaturé de leur mère. Ils le déplorent. Ils en souffrent. C’est une forme de violence morale exercée contre eux.

La violence verbale est une forme de violence morale. Mais elle se distingue de ce qui a été présenté ci-dessus parce qu’elle n’a pas pour cause l’instrumentalisation que la mère fait de ses fils. La cause de cette violence verbale est la haine pure et le dégoût que lui inspire les princes lorsqu’ils laissent percer l’amour qu’ils ont pour son ennemie. Cléopâtre éclate contre eux et n’hésite pas à les qualifier durement. Vers 1325, Cléopâtre affirme à Antiochus ne pouvoir aimer des « fils dénaturés ». Vers 1331, Antiochus n’est rien de plus qu’un « fils ingrat et rebelle ». Vers 1465, Séleucus est un « fils noirci de trahison ». Rien ne positif n’émane des termes qu’utilise Cléopâtre pour qualifier ses propres enfants. Ils subissent la cruauté de leur mère.

Il manque à ce tableau de la mère cruelle la dimension de violence physique. En tant que mère, Cléopâtre commet trois attentats physiques.
Le premier est rapporté par Laonice à l’acte I, scène 4. Il s’agit de l’assassinat de Nicanor, son époux et le père de ses enfants. La description de la fureur de Cléopâtre laisse entendre l’éclat violent de cet épisode passé aux vers 258 à 261 : « Elle abandonne tout à sa juste fureur. / Elle même leur dresse embûche au passage, / Se mêle dans les coups, porte partout sa rage, / En pousse jusqu’au bout les furieux effets. » Ce déchaînement de violence s’achève par la mort du Roi, et ce par la main de la Reine. Dès l’acte I, nous avons donc là un portrait de la violence vive et physique de Cléopâtre.
Le second attentat physique intervient quatre actes plus tard. Plus précisément, entre l’acte IV et l’acte V. C’est l’assassinat de Séleucus rapporté dans le dernier monologue de Cléopâtre à l’Acte V, scène 1 : « Enfin, grâce aux Dieux, j’ai moins d’un ennemi, / La mort de Séleucus m’a vengée à demi » (vers 1497 et 1498). Dans ce même monologue on sait qu’elle l’a tué « par le fer » et qu’elle projette de tuer Antiochus et sa fiancée par le « poison ».
Ce poison nous mène à la troisième manifestation de violence physique. Il s’agit d’un empoisonnement. Mais ce n’est pas celui de Rodogune et d’Antiochus. Ils échappent de justesse à l’absorption du poison. Cléopâtre, voyant que sa vengeance ne peut aboutir, choisit de se l’administrer elle-même, espérant emporter son fils dans sa chute. C’est un acte violent, d’autant plus qu’elle le fait sur scène et l’exécute devant Antiochus, son propre fils en lui révélant l’horreur de tous ses crimes. Cet acte concrétise la progression violente de la pièce. Il dénoue les fils de l’intrigue.

→ La violence de Cléopâtre n’épargne pas ses fils sur le plan moral comme sur le plan physique. Elle perd « Nature » pour assouvir ses envies de haine et de vengeance et se déchaîner dans la violence.

b) La violence et la vengeance d’une reine

Si la mère déchaîne une certaine forme de violence sur ses fils, elle n’épargne pas autrui dans sa fureur de reine. La victime de cette reine impie est Rodogune qui, comme les fils, essuie violence physique et violence morale.

Cléopâtre manifeste par trois fois l’envie d’attenter violemment à la vie de Rodogune.
La première fois est antérieure à la pièce, elle nous est rapportée par Laonice. On sait qu’elle a tenté de torturer Rodogune quand elle était captive. C’est Laonice qui confie cette information, vers 264 à 267 : « Rodogune captive est livrée à sa haine ; / Tous les maux qu’un esclave endure dans les fers, / Alors sans moi, mon frère, elle les eût souffert, / La Reine à la gêner prenant mille délices. » La confidente de Cléopâtre a protégé Rodogune, lui épargnant cette souffrance, mais la volonté y était.
La seconde fois est la demande qu’elle fait à ses fils à l’acte II. Ils doivent éliminer Rodogune pour gagner le trône. C’est un meurtre qui est commandé par Cléopâtre. Elle en veut à la vie de la princesse Parthes.
La troisième fois est marquée par la tentative d’empoisonnement de l’acte V qui répond à l’envie de vengeance qui anime la reine envers sa rivale.

La violence morale exercée par Cléopâtre sur Rodogune est moins évidente que la violence physique mais elle est bel et bien présente. Rodogune est un otage potentiellement victime de la fureur de Cléopâtre. C’est une menace morale constante qui plane et qui inquiète déjà Rodogune à l’acte I, scène 5. Dans cette scène, la princesse confie ses craintes à Laonice. La manière dont elle les formule en dit long sur la violence de cette inquiétude dont Cléopâtre est l’auteure. Même sans attenter physiquement à la princesse, celle-ci exerce sur elle les effets de sa haine. Vers 299 à 301 : « Je ne sais quel malheur aujourd’hui me menace, / Et coule dans ma joie une secrète glace, / Je tremble, Laonice […] » Rodogune tremble sous la violence de l’inquiétude que lui verse Cléopâtre.

→ Encore une fois le personnage de Cléopâtre emplit la scène de sa violence. La reine est aussi dénaturée que la mère, très loin de toute morale.

c) La violence du masque

Cléopâtre opère une forme de violence tout à fait intéressante : c’est la violence du masque, la violence qui naît de son jeu entre l’être et le paraître. C’est certainement la plus importante pour expliquer l’intensité du dénouement.

La violence créée par le double-jeu est bien réelle. Sous l’apparence de joie et de paix que revêt Cléopâtre – apparence dont il est fait mention dans l’acte I, apparence affirmée dans l’acte IV – il y a en vérité un dessous constant de haine et de vengeance à l’origine de la violence. Cléopâtre, à l’acte IV, scène 5, dans l’un de ses monologues confie ce jeu et le danger qui en découle : « Je ne veux plus que moi dedans ma confidence, / Et toi, crédule amant que charme l’apparence, / Et dont l’esprit léger s’attache avidement / Aux attraits captieux de mon déguisement, / Va, triomphe en idée avec ta Rodogune […] » (vers 1391 à 1395 ).
Cette violence contenue dans le masque est celle qui prépare la violence physique. C’est le socle d’une montée en puissance lente et dissimulée de la violence finale. Les victimes de cette violence sont les deux fils et Rodogune. Séleucus perdra la vie et les deux autres seront menacés d’empoisonnement. L’échec du masque aboutira au suicide de Cléopâtre sur scène.
Le masque n’engendre pas seulement le paroxysme de la violence physique. Lorsque celui-ci est sur le point d’être levé, il plonge Antiochus dans une confusion monstrueuse. Le prince est pris entre deux femmes, Rodogune et sa mère, sans savoir laquelle est l’ennemie. Cette confusion est engendrée par la demi-révélation qu’a fait Séleucus à Timagène en expirant : « Une main qui nous fut bien chère / Venge ainsi le refus d’un coup trop inhumain, / Régnez et surtout, mon cher frère, / Gardez-vous de la même main. » (vers 1643 à 1646). Antiochus ne sait plus quoi penser ou qui croire : « Vous craindre toutes les deux, toutes deux vous aimer ? / Vivre avec ce tourment, c’est mourir à tout heure, / Tirez-moi de ce trouble ou souffrez que je meure » (vers 1698 à 1700). Ces trois vers montrent bien la violence du trouble morale. Cette violence morale appelle la mort. Antiochus souhaite mourir tant les conséquences du masque porté par sa mère sont insupportables. Le prince est détruit moralement.
Puis, lorsque le masque est définitivement révélé, la violence s’exerce dans une ultime forme, concluant la pièce. Nous avons déjà mentionné le suicide de Cléopâtre qui achève la montée en puissance de la violence. Mais il convient de mentionner aussi la violence morale définitivement portée à Antiochus. Ce dernier append la mort de son frère, meurtre commis par sa propre mère, un monstre de violence qui lui était impensable et qui le laisse plonger dans une nouvelle confusion : « Oronte, je ne sais dans son funeste sort / Qui m’afflige le plus, ou sa vie, ou sa mort, / L’une et l’autre a pour moi des malheurs sans exemples » (vers 1837 à 1839). Frappé par le dénouement, le personnage a perdu toute forme d’idée précise, il ne reste que l’ombre de la violence de son monstre de mère. La violence est à l’origine de l’intensité tragique de Rodogune.

II-La montée en puissance de la violence dans l’action tragique

La violence rythme l’action tragique, elle se déploie et change de forme au fil de l’intrigue pour faire avancer la pièce.

1. La succession des formes de violence

Il y a une dynamique dans la manière d’alterner les manifestations de la violence dans Rodogune.
Dans l’acte I, la violence est présente, mais elle est atténuée. Elle se manifeste de manière imprécise dans le récit que fait Laonice des événements précédant la pièce. Elle est écartée par la promesse de paix sur laquelle la confidente aime à mettre l’accent. Même quand Rodogune ternit l’atmosphère de l’acte I avec ses inquiétudes, Laonice se veut rassurante. C’est la violence de l’inquiétude qui retient l’attention du spectateur, même si elle tente d’être déjouée.
Dans l’acte II, la violence du personnage de Cléopâtre apparaît brutalement. Elle est mise en avant dans le premier monologue, scène 1. Puis affirmée dans la confidence faite à Laonice scène 2. Scène 3, cette violence prend un corps plus concret lorsque la Reine demande à ses fils de tuer Rodogune. On a là une véritable montée en puissance qui tranche avec l’acte I.
Dans l’acte III, c’est à Rodogune de manifester sa propre violence. Le reproche à Laonice, scène 1, est acerbe. La volonté d’Oronte ne plaît pas à la princesse et aboutit au monologue de la scène 3 qui marque le réveil de la haine habitant la princesse Parthes. Elle demande alors aux princes de tuer leur mère pour elle, effet d’analogie avec l’acte II créé par le dramaturge. Il y a un échos entre la violence de Cléopâtre et la violence de Rodogune entre les deux scènes. Même s’il faut reconnaître que la violence de Rodogune n’arrivera pas à la hauteur de Cléopâtre, le véritable monstre de cette pièce.
Dans l’acte IV, c’est la manifestation de la violence qui va à l’encontre des illusions d’Antiochus. C’est la violence du masque. La poussée souterraine qui fera éclater Cléopâtre dans toute sa monstruosité à l’acte V.
Acte V, la violence qui éclate est la somme des violences des actes précédents. C’est le paroxysme qui dénoue la pièce et éteint la reine. Elle s’est consumée dans sa propre haine et sa propre violence.

2. La montée en puissance de la violence

La violence s’exacerbe au fil des actes. Comme énoncé précédemment, la succession des différentes formes de violence crée un effet dynamique. Cet effet va dans le sens d’une montée en puissance qui aboutit à l’éclatement de l’acte V. Ainsi l’on peut décrire cette montée de la manière suivante :
Acte I, la violence est présente mais ténue, elle réside dans une inquiétude que Laonice tente d’écarter.
Acte II, Cléopâtre se révèle, embrasant la flamme de cette violence. Elle commande le meurtre à ses fils.
L’acte III renchérit sur l’acte II en retournant la demande dans le sens de Rodogune.
L’acte IV fait retomber les choses en apparence. Mais le lecteur/spectateur est vite détrompé par les monologues de Cléopâtre. Le contraste entre le paraître et l’être crée un tourbillon qui amène et dissimule les fureurs de la haine. La montée en puissance de la violence se fait souterrainement, accentuant la tension dramatique de l’intrigue.
Puis, acte V, le tourbillon éclate et donne lieu au meurtre de Séleucus, à la révélation des crimes et au suicide. C’est le paroxysme et l’aboutissement des haines et des violences de Cléopâtre qui dénoue la pièce.

3. Un dénouement violent

Le déchaînement de violence prend fin dans un dénouement d’une violence extrême. Cette violence atteint son paroxysme et rassemble les deux aspects, physique et moral, développés tout au long de la pièce dans une intensité supérieure. Il s’agit d’une violence morale qui prend place dans la confusion engendrée par le masque et la révélation du monstre qu’est Cléopâtre. Antiochus est détruit par la mort de son frère, la mort de sa mère et ses révélations. Il s’agit également d’une violence physique dans la révélation du meurtre de Séleucus, dans la tentative d’empoisonnement et dans le suicide.

III-La portée critique de la représentation de la violence

Représenter la violence n’est pas un acte innocent. La tragédie classique se place traditionnellement dans la pensée des poétiques antiques. Elle suit donc probablement une pensée d’Horace issue de sa Poétique, le « placere et docere » qui signifie « plaire et instruire ». Représenter la violence comme le fait Corneille dans Rodogune a donc un but d’instruction, sinon de critique.

1.La catharsis

La présence de toute cette violence pourrait trouver une explication liée à la logique d’Aristote, auteur d’une Poétique. Dans Rodogune, le déchaînement de la violence serait un moyen de dénoncer des excès de la violence engendrée par les passions. En effet, Aristote dit : « La tragédie est l’imitation d’une action grave et complète […] opérant par la pitié et la terreur la purgation des passions de la même nature. » (source : Aristote, la Poétique, VI). La violence engendre terreur et pitié. C’est l’action de la catharsis sur le spectateur/lecteur. C’est la purgation des passions de l’âme à travers l’exposition d’un contre-exemple. Le spectateur doit rejeter toute cette violence, rejeter les passions qui l’ont engendrée.
→ On pourrait de cette façon associer la violence de Rodogune à un rôle de purification.

2.La critique de la violence sur la scène cornélienne

Corneille navigue entre deux modes de représentation de la violence : « la violence montrée » et la « violence estompée ».
La « violence montrée » est l’héritage du mouvement baroque dominant la première moitié du XVIIe siècle. Même si l’on est loin d’un cas comme Scédase ou l’hospitalité violée d’Alexandre Hardy qui représente le meurtre et le viol, il reste quelque chose de la « violence montrée » dans Rodogune : Cléopâtre commence à mourir sur scène par exemple.
La « violence estompée » est l’héritage de la règle de bienséance imposée peu à peu à la violence depuis la Querelle du Cid de 1637. A partir de ce moment là, il n’est pas bienséant de représenter la mort sur scène ou autre violence vive et sanglante. La violence est rejetée dans les coulisses, elle est rapportée par la parole à la connaissance des spectateurs et des personnages sur scène. Toute la violence qui n’est pas exercée physiquement est alors exercée moralement. Ce transfert est opéré par Corneille et sera poussée plus loin encore par Racine. Dans Rodogune, cette « violence estompée » est marquée dans les chantages sentimentaux.

La « violence montrée » et la « violence estompée » dans Rodogune n’auraient-elles pas pour finalité de démasquer la violence.
La violence politique et familiale de Rodogune est « démasquée », elle révèle les excès opérés par certains personnages. L’exemple le plus frappant est Cléopâtre qui nourrit une ambition tyrannique menant au meurtre de son fils. Cette représentation marque le pessimisme de Corneille face à la capacité de certains individus à faire partie de la civilisation, à maîtriser les passions. La violence de l’humanité est dénoncée.
Rodogune finit tout de même par l’éradication de la violence. Cléopâtre meurt, s’autodétruit. Mais même après sa disparition, l’ombre de ses forfaits reste écrasante.
Rodogune dénonce la violence et rétablit l’ordre des choses en la supprimant. Seulement cet équilibre est marqué par un pessimisme qui assombrit la critique faite au genre humain ou au pouvoir féminin.

Conclusion :

La violence est polymorphe et omniprésente dans Rodogune. Elle a pour origine les passions. Elle se déploie dans deux personnages : Cléopâtre et Rodogune. Le personnage qui se livre le plus la violence est Cléopâtre. Elle dénature son statut de mère, tyrannise au-delà des limites morales imposées par son statut de reine et joue un double-jeu dévastateur. Elle détruit sa propre famille et se détruit elle-même par amour pour le pouvoir et par soumission à la haine.
La violence fait avancer l’intrigue. Elle la rythme et lui donne son dynamisme. Elle monte en puissance, exacerbant la tension dramatique jusqu’à la fin de l’acte V.
La violence peut trouver un but dans la logique de la Poétique d’Aristote, plus précisément dans la notion de « catharsis ». La violence est une purgation des passions mauvaises dans le sens où elle sert de contre-exemple pour le lecteur/spectateur. Elle sert également à amorcer une réflexion et une critique cornélienne envers le genre humain et la possible éradication de la violence.

A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
Cet article a été publié dans AUTEURS & OEUVRES, Corneille, De la Littérature Classique, Exposés et recherches, PARCOURS LITTERAIRE, Production personnelle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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