Phèdre – Jean Racine

Phèdre, de Jean Racine

Phèdre est la dernière tragédie antique écrite par Racine. Elle se déroule dans un cadre mythologique.

Phèdre d'après Alexandre CABANEL 1880 (© Musée Fabre, Montpellier)

Phèdre d’après Alexandre CABANEL 1880 (© Musée Fabre, Montpellier)

Les personnages de la pièce :

  • Thésée est le fils d’Egée. Il est le roi d’Athènes.
  • Phèdre est l’épouse de Thésée. Elle est fille de Pasiphaé et de Minos. Dans la pièce on apprend qu’elle est la soeur d’Ariane – que Thésée a abandonné au retour de la Crête après l’épisode du minotaure.
  • Hippolyte est le fils de Thésée et de la reine des Amazones, Antiope.
  • Aricie est la princesse du sang royal d’Athènes. Elle est en disgrâce auprès de Thésée et c’est pour cela que le couple Hippolyte/Aricie dissimule son amour.
  • Oenone est la nourrice et la confidente de Phèdre.
  • Théramène est le gouverneur d’Hippolyte.
  • Ismène est la confidente d’Aricie.
  • Panope est une femme de la suite de Phèdre.
  • Présence de gardes.

L’histoire :

Le personnage central de cette pièce est, comme le titre l’indique, Phèdre.
Phèdre est l’épouse de Thésée, le roi d’Athènes. Elle est amoureuse d’Hippolyte. Cet amour ne peut pas être car Hippolyte est le fils de son époux. Et même si le jeune homme a pour mère Antiope, la reine des Amazones, un tel amour est considéré comme incestueux. Phèdre souffre donc de sa passion secrète. Dans la pièce on apprend qu’elle a cherché à se libérer en persécutant le jeune homme et en l’exilant d’Athènes. Seulement cela n’a pas suffi.
Lorsque la nouvelle de la mort de Thésée parvient à Trézène, la ville où se déroule l’action, Phèdre déclare sa flamme coupable à Hippolyte. Hippolyte s’en effraie, considérant l’horreur de l’inceste. Seulement cet effroi n’est pas le problème majeur qui s’impose à Phèdre à ce moment là : Thésée n’est pas mort et reparaît après la fatale révélation. Il n’y a plus d’issue, le mal est fait. Afin de protéger sa maîtresse, Oenone, nourrice de Phèdre, fait accuser Hippolyte de l’amour incestueux. Celui-ci se défend peu, atterré par le peu de clairvoyance de son père. Il accepte l’exil et demande à la princesse Aricie de le rejoindre car c’est elle qu’il aime. Au moment où il quitte la ville les malédictions de son père sont entendues par Neptune, le dieu de la mer. Un monstre marin jaillit des flots et cause la perte d’Hippolyte. Premier mort. Oenone est chassée par Phèdre. Cette dernière la tient pour responsable de ce qui est en train de se passer. En effet c’est sous ses conseils que Phèdre déclare sa flamme à Hippolyte. Oenone ne supporte pas ce congé forcé et on apprend qu’elle s’est suicidée. Deuxième mort. Puis, une scène présente le moment où Thésée apprend la mort atroce de son fils. C’est après cet épisode que Phèdre apparaît à nouveau. Elle finit par révéler à son époux que son fils était innocent et que c’est elle qui était coupable. Puis elle s’éteint elle aussi, terrassée par un poison qu’elle s’est elle-même administré. Troisième mort.

La tragédie :

1. La construction de l’intrigue, par actes et par scènes

Phèdre est constituée de cinq actes découlant les uns des autres en toute logique. Ils construisent une intrigue claire et efficace.

Premier acte : Les différents personnages et leurs ambitions nous sont présentés.
Scène 1 : Hippolyte est soucieux de la disparition de son père et annonce à Théramène qu’il souhaite partir à sa recherche. On apprend également qu’il aime Aricie.
Scène 2 : Oenone apprend à Thésée et à Théramène que Phèdre se meurt d’un mal mystérieux.
Scène 3 : Oenone questionne Phèdre sur ce qui la ronge. A force d’insister, elle apprend la terrible vérité : Phèdre aime Hippolyte.
Scène 4 : Panope apprend à Phèdre la nouvelle de la mort de son époux.
Scène 5 : Oenone rassure Phèdre et la convainc que Thésée mort, son amour pour Hippolyte n’est plus un danger et qu’il peut même s’épanouir.

Deuxième acte : Le couple Aricie/Hippolyte paraît et fonde ses propres projets mais la déclaration de Phèdre vient bouleverser le jeune homme.
Scène 1 : Aricie discute avec sa suivante Ismène et nous apprend pourquoi elle a été disgraciée par Thésée. Ismène révèle à sa maîtresse la flamme qu’Hippolyte nourrit envers elle.
Scène 2 : Hippolyte paraît, déclare son amour à Aricie.
Scène 3 : Théramène prévient les amants que Phèdre arrive pour voir Hippolyte.
Scène 4 : Hippolyte presse Théramène de hâter les préparatifs de son départ : il veut fuir les lieux où Phèdre est reine car il voit encore en elle l’ingrate marâtre qui l’a persécuté et banni autrefois.
Scène 5 : Confrontation entre Phèdre et Hippolyte. Elle lui confesse son amour honteux et Hippolyte ne l’accueille pas avec joie. A la fin de la scène, Phèdre se saisit de l’épée d’Hippolyte et le prie de l’en frapper pour la libérer. Mais Oenone force Phèdre à quitter les lieux car quelqu’un arrive.
Scène 6 : Théramène vient annoncer à Hippolyte que Thésée serait vivant et que sa mort n’était qu’une fausse rumeur.

Troisième acte : Le retour de Thésée.
Scène 1 : Phèdre se plaint à Oenone de sa désastreuse déclaration. Elle lui demande d’agir auprès d’Hippolyte pour l’apaiser.
Scène 2 : C’est un court monologue de Phèdre sous la forme d’une prière à Vénus, la déesse de l’amour.
Scène 3 : Oenone revient plus vite que prévu avec la nouvelle du retour de Thésée. Phèdre est pleine de remord et de peur. Oenone lui propose un subterfuge pour les sauver toutes deux : accuser Hippolyte de la fâcheuse déclaration avant qu’il ne le fasse contre elle. Phèdre accepte.
Scène 4 : Phèdre repousse son époux et se clame déshonorée sans préciser en quoi. Elle quitte la scène.
Scène 5 : Thésée s’interroge auprès de son fils. Il reste distant lui aussi et annonce à son père qu’il quitte la ville. Thésée est affligé, il ne comprend pas ce qui arrive à sa famille.
Scène 6 : Hippolyte fait part de sombres pressentiments.

Quatrième acte : Le subterfuge d’Oenone est lancé.
Scène 1 : Oenone annonce à Thésée qu’Hippolyte aime Phèdre d’un amour odieux.
Scène 2 : Confrontation entre Hippolyte et Thésée. Le père accuse son fils. Ce dernier ne se défend pas vraiment. Il révèle son amour pour Aricie mais Thésée ne veut rien entendre, il prend cela pour une ruse. Il bannit son fils et implore Neptune de se venger de lui.
Scène 3 : Court monologue au sein duquel Thésée se plaint.
Scène 4 : Thésée révèle à Phèdre la confrontation avec son fils. Celle-ci est perturbée.
Scène 5 : Monologue de Phèdre qui est frappée par la révélation de l’amour entre Hippolyte et Aricie. Sa passion amoureuse désespérée se mue en rage à l’égard du bonheur qui lui est refusé et qu’Hippolyte accorde à une autre.
Scène 6 : Phèdre révèle à Oenone ce qu’elle a appris. Elle reproche à sa nourrice le conseil donné à l’acte premier. Elle n’aurait jamais dû révéler son amour. Ainsi elle aurait pu mourir en silence, dignement. Au lieu de cela elle est couverte de honte. Elle chasse Oenone.

Cinquième acte : C’est le moment du dénouement parsemé de mort, de révélations et de remords.
Scène 1 : Hippolyte rend visite à Aricie, il lui demande de le rejoindre plus tard en dehors de la ville pour qu’elle parte avec lui.
Scène 2 : Thésée paraît sur scène au moment où Hippolyte la quitte.
Scène 3 : Thésée reproche à Aricie d’aimer son fils adultère. Elle lui répond en sous-entendus sur l’innocence de son fils et la culpabilité de Phèdre.
Scène 4 : Thésée commence à se douter qu’il y a un problème. Il demande qu’on aille lui chercher Oenone pour éclaircir la vérité avec elle.
Scène 5 : Panope vient chercher Thésée. La reine vient d’apprendre le suicide d’Oenone. Son comportement est pur désespoir et la jeune suivante souhaite que le roi vienne sauver sa femme.
Scène 6 : Thésée croise Théramène qui lui rapporte l’horrible mort de son fils causée par un monstre marin. Thésée souffre.
Scène dernière : Phèdre vient révéler la vérité à Thésée qui est confronté à l’horreur de la situation et à l’horreur de ses décisions. Phèdre meurt empoisonnée par ses propres soins.

2. Les règles de la tragédie classique

Cette pièce rassemble les qualités d’une tragédie classique :

  • Elle se compose de cinq actes.
  • Elle respecte la règle des trois unités. Tout d’abord l’unité de lieu : la ville de Trézène avec trois focalisations : un lieu pour Hippolyte, un lieu pour Phèdre et un lieu pour Aricie. Puis l’unité de temps : il n’y a pas d’indications temporelles précises mais tout se succède très rapidement. Il ne doit pas s’écouler plus de 24h entre la première scène et la dernière. Enfin l’unité d’action : il n’y a qu’une seule intrigue qui rythme la pièce. Il s’agit des conséquences de la révélation de l’amour interdit.
  • La bienséance est respectée. La mort d’Oenone est annoncée mais non représentée. La mort d’Hippolyte est rapportée et non représentée. Celle de Phèdre est plus ambiguë. Elle s’empoisonne mais on ne sait pas si elle meurt sur scène, si elle est encore à l’agonie lorsque la pièce se clôt ou si elle sort entre le moment où elle annonce sa fin et la dernière réplique de Thésée. Quand bien même elle mourrait sur scène, l’empoisonnement qu’elle subit n’est pas une mort violente et n’est donc pas aussi choquante qu’une mort sanglante.
  • Quant à la notion de vraisemblance, elle se tient. La vraisemblance est un terme qui désigne ce qui revêt toutes les apparences de la vérité. Une histoire vraisemblable est une histoire qui paraît croyable sans pour autant qu’elle soit vraie (= qui peut avoir lieu dans la réalité). (Définition tirée de :  http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/vraisemblance.php#ixzz2ETcQBZUk). Les conséquences de tous les actes énoncés et commis sont logiques.

3. L’action tragique et la passion de Phèdre

L’action est tragique. Elle trouve un dénouement malheureux à la suite d’évènements soumis à la fatalité d’une force supérieure contre laquelle les personnages ne peuvent rien. Cette fatalité est créée par la passion violente et contre-nature nourrie par Phèdre. Elle est interprétée comme une malédiction de Vénus.
La tragédie a donc lieu à cause de la passion. Si Phèdre ne nourrissait pas cette passion, les évènements n’auraient pas lieu. Il n’y aurait pas de douleur, pas de mort. Seulement, Phèdre ne parvient pas à détruire cette passion et elle l’entraîne à la destruction. Elle détruit son propre couple avec Thésée, la relation père-fils entre Thésée et Hippolyte, le couple Hippolyte/Aricie, sa relation de confiance avec Oenone. Trois personnages meurent : Oenone, Hippolytre et Phèdre. Thésée est en deuil. Le personnage qui s’en sort le mieux est Aricie, elle a certes perdu son amour, mais Thésée promet de la traiter désormais comme sa propre fille à l’égard du fils qu’il a perdu. Mais cela ne suffit pas à renverser la pièce vers des tonalités plus heureuses. Bien au contraire : Thésée revient sur ses décisions passées pour honorer la mémoire de son fils et non pas par bonté spontanée. La pièce se clôt sur une contrainte posée par un unique sentiment : le remord.

Extrait : Acte V – Scène dernière
(Thésée, Phèdre, Théramène, Panope, Gardes)

THÉSÉE
Eh bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie !
Ah ! que j’ai lieu de craindre, et qu’un cruel soupçon,
L’excusant dans mon cœur, m’alarme avec raison !
Mais, madame, il est mort, prenez votre victime ;
Jouissez de sa perte, injuste ou légitime.
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
Je le crois criminel, puisque vous l’accusez.
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières
Sans que j’aille chercher d’odieuses lumières,
Qui ne pouvant le rendre à ma juste douleur,
Peut-être ne feraient qu’accroître mon malheur.
Laissez-moi, loin de vous, et loin de ce rivage,
De mon fils déchiré fuir la sanglante image.
Confus, persécuté, d’un mortel souvenir,
De l’univers entier, je voudrais me bannir.
Tout semble s’élever contre mon injustice ;
L’éclat de mon nom même augmente mon supplice.
Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.
Je hais jusques aux soins dont m’honorent les dieux,
Et je m’en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,
Sans plus les fatiguer d’inutiles prières.
Quoi qu’ils fissent pour moi, leur funeste bonté
Ne me saurait payer de ce qu’ils m’ont ôté.

PHÈDRE
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
Il faut à votre fils rendre son innocence.
Il n’était point coupable.

THÉSÉE
Ah ! père infortuné !
Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…

PHÈDRE
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée,
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu,
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté.

PANOPE
Elle expire, seigneur !

THÉSÉE
D’une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !
Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d’un vœu que je déteste.
Rendons-lui les honneurs qu’il a trop mérités,
Et pour mieux apaiser ses mânes irrités,
Que malgré les complots d’une injuste famille
Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !

A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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6 commentaires pour Phèdre – Jean Racine

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  3. Adama Diouf dit :

    Je suis content de vous les initiateurs de ce site.Vous m avez permis de mieux comprendre Phedre de Jean Racine. Je vous remercie et continuez toujours sur cette meme lancee.

  4. John dit :

    Merci beaucoup
    ce site est juste EXCELENT

  5. Fati Ma dit :

    merciiiiiiiiiiiiiiiii 😀

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