Parallèlement – Verlaine

En 1889, Verlaine publie Parallèlement. Ce recueil se compose de quatre grandes parties titrées : « Les Amies », « Filles », « Révérences » et « Lunes » et de deux autres parties, l’une introductive qui comporte une préface, un avertissement, et deux poèmes ; l’autre n’est pas titrée et rassemble un grand nombre de poèmes en fin de recueil.

L’article Universalis traitant de ce recueil le décrit de la façon suivante : « Il s’agirait donc ici d’évoquer la « part maudite », de se livrer à la « confession de bien des torts sexuels ». D’où le titre, qui renverrait au conflit intérieur entre les deux voies antagonistes et « parallèles » : mysticisme et sensualité. » (source) Je suis d’accord avec cette description du recueil. On retrouve vraiment ce mélange de sensualité, d’érotisme et de légèreté couplés à des ténèbres, des aveux, des regrets. C’est Verlaine qui se livre dans ce recueil sous ce jour duel et torturé, d’où l’idée qu’il « évoque sa part maudite ».
NB : Les deux premières parties titrées de Parallèlement : « Les Amies » et « Filles » se retrouve dans la compilation « Poèmes érotiques » (chez Librio et sont présentées dans cet article : cliquez-ici).

Avis personnel :

J’ai bien aimé ce recueil. La part d’introspection est intéressante à découvrir. Mais j’ai trouvé beaucoup moins de cette poésie des sens que j’affectionnais dans Poèmes Saturniens et Jadis et naguère. Mon avis est donc mitigé.

Extraits :

Réversibilités

Totus in maligno positus

Entends les pompes qui font
Le cri des chats.
Des sifflets viennent et vont
Comme en pourchas.
Ah, dans ces tristes décors
Les Déjàs sont les Encors !

O les vagues Angélus !
(Qui viennent d’où ?)
Vois s’allumer les Saluts
Du fond d’un trou.
Ah, dans ces mornes séjours
Les Jamais sont les Toujours !

Quels rêves épouvantés,
Vous, grands murs blancs !
Que de sanglots répétés,
Fous ou dolents !
Ah, dans ces piteux retraits
Les Toujours sont les Jamais !

Tu meurs doucereusement,
Obscurément,
Sans qu’on veille, ô cœur aimant,
Sans testament !
Ah, dans ces deuils sans rachats
Les Encors sont les Déjàs !

A la manière de Paul Verlaine

C’est à cause du clair de la lune
Que j’assume ce masque nocturne
Et de Saturne penchant son urne
Et de ces lunes l’une après l’une.

Des romances sans paroles ont,
D’un accord discord ensemble et frais,
Agacé ce cœur fadasse exprès,
O le son, le frisson qu’elles ont !

Il n’est pas que vous n’ayez fait grâce
A quelqu’un qui vous jetait l’offense :
Or, moi, je pardonne à mon enfance
Revenant fardée et non sans grâce.

Je pardonne à ce mensonge-là
En faveur en somme du plaisir
Très banal drôlement qu’un loisir
Douloureux un peu m’inocula.

La dernière fête galante

Pour une bonne fois séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d’épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.

Nul remords, nul regret vrai, nul désastre !
C’est effrayant ce que nous nous sentons
D’affinités avecque les moutons
Enrubannés du pire poétastre.

Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine.
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine,
Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu.

Séparons-nous, je vous le dis encore.
O que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd’hui réclament, trop hurlants,
L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

Les morts que l’on fait saigner dans leur tombe
Se vengent toujours.
Ils ont leur manière, et plaignez qui tombe
Sous leurs grands coups sourds.
Mieux vaut n’avoir jamais connu la vie,
Mieux vaut la mort lente d’autres suivies,
Tant le temps est long, tant les coups sont lourds.

Les vivants qu’on fait pleurer comme on saigne
Se vengent parfois.
Ceux-là qu’ils ont pris, qu’un chacun les plaigne,
Pris entre leurs doigts.
Mieux vaut un ours et les jeux de sa patte,
Mieux vaut cent fois le chanvre et sa cravate,
Mieux vaut l’édredon d’Othello cent fois.

O toi, persécuteur, crains le vampire
Et crains l’étrangleur :
Leur jour de colère apparaîtra pire
Que toute douleur.
Tiens ton âme prête à ce jour ultime
Qui surprendra l’assassin comme un crime
Et fondra sur le vol comme un voleur.

Caprice

O poète, faux pauvre et faux riche, homme vrai,
Jusqu’en l’extérieur riche et pauvre pas vrai,
(Dès lors, comment veux-tu qu’on soit sûr de ton cœur ?)
Tour à tour souple drôle et monsieur somptueux,
Du vert clair plein d’ « espère » au noir componctueux,
Ton habit a toujours quelque détail blagueur.

Un bouton manque. Un fil dépasse. D’où venue
Cette tache – ah ça, malvenue ou bienvenue ? –
Qui rit et pleure sur le cheviot et la toile ?
Nœud noué bien et mal, soulier luisant et terne.
Bref, un type à se pendre à la Vieille-Lanterne
Comme à marcher, gai proverbe, à la belle étoile.

Gueux, mais pas comme ça, l’homme vrai, le seul vrai,
Poète, va, si ton langage n’est pas vrai,
Toi l’es, et ton langage, alors ! Tant pis pour ceux
Qui n’auront pas aimé, fous comme autant de tois,
La lune pour chauffer les sans femmes ni toits,
La mort, ah, pour bercer les cœurs malechanceux,

Pauvres cœurs mal tombés, trop bons et très fiers, certes !
Car l’ironie éclate aux lèvres belles, certes,
De vos blessures, cœur plus blessés qu’une cible,
Petits sacrés-cœurs de jésus plus lamentables !
Va, poète, le seul des hommes véritables,
Meurs sauvé, meurs de faim pourtant le moins possible.

Publicités

A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
Cet article a été publié dans AUTEURS & OEUVRES, De la Littérature Classique, Verlaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Parallèlement – Verlaine

  1. Minou dit :

    Ce n’est pas vraiment mon recueil préféré non plus parmi ceux que j’ai lus…

    • Qu’est ce qui t’a déplu dans celui là ?

      • Minou dit :

        Cela fait assez longtemps que je l’ai lu, donc je n’en ai plus un souvenir très précis. De façon générale, je préfère la période symboliste de Verlaine et ses premiers recueils. Ici, c’est plutôt l’autre versant de son œuvre, le versant parallèle justement et c’est une esthétique qui me touche moins. Quand je relirai certains de ses recueils, je reviendrai en discuter avec toi de façon plus détaillée. 😉

  2. Ping : Les lectures du mois de Juin 2012 | Havre de pensées & de mots

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s