Jadis et naguère, Verlaine

Publié en 1881, Jadis et naguère est un recueil plus sombre que Poèmes Saturniens. Cela est notamment dû aux thèmes récurrents de certains poèmes. Il y a beaucoup de poèmes qui traitent de la perdition, du désespoir, du malheur et de la guerre. Il n’y a pas que ceux-là bien sûr, mais ces poèmes constituent une large dominante dans l’ensemble du recueil.

Dans la partie « Naguère » du recueil, les poèmes sont plus ou moins mystiques et se démarquent de ceux de la section « Jadis ». Cette dimension donne à « l’esthétique du flou » (esthétique du flou chez Verlaine : le fait de faire appel aux sens du lecteur et de donner des images nombreuses et imprécises pour faire naître la sensation) une profondeur particulière. Les sens pénètrent dans des domaines qui leur sont d’ordinaire interdit grâce aux images poétiques. Je pense notamment aux poèmes « La Grâce » et « Crimen Amoris » même si les trois suivants ont leur part de mysticisme aussi.
Dans la section « Sonnets et autres vers » de « Jadis » on trouve une comédie en vers intitulée « Les uns et les autres ». Sa présence m’a d’abord surprise. Je n’avais encore jamais rencontré de théâtre dans un recueil de poésie (sauf dans les Poésies complètes de Musset mais difficile de ne pas les voir comme des pièces à part dans le pavé que cela représente). Cette mini pièce de théâtre traite des amours, des séparations entre couples et de l’amour qui subsiste au-delà des fautes. C’est assez amusant et j’ai compris le dénouement comme une invitation à savourer la vie. La présence de cette pièce oxygène le recueil, donne de la lumière.

Constitution du recueil « Jadis et naguère » :

I-Jadis

– Prologue (1 poème)
– Sonnets et autres vers (20 poèmes + 1 comédie en vers)
– Vers jeunes (6 poèmes)
– A la manière de plusieurs (9 poèmes)

II-Naguère

– Prologue (1 poème)
– Crimen Amoris (1 poème)
– La grâce (1 poème)
– L’impénitence finale (1 poème)
– Don Juan pipé (1 poème)
– Amoureuse du Diable (1 poème)

Il y a dissymétrie entre « Naguère » et « Jadis ». « Jadis » est composé d’un grand nombre de poèmes alors que « Naguère » n’en comporte que six. « Naguère » se démarque aussi du reste du recueil par sa thématique mystique et la longueur de ses poèmes.

Avis personnel :

J’ai aimé ce recueil. J’y ai retrouvé la poésie de la sensation qui m’avait frappée dans Poèmes Saturniens même si ici elle s’applique à des choses plus sombres. Il y a des poèmes que je n’ai pas aimé au sein de cet ensemble, soit parce que je ne leur ai trouvé aucun sens, soit parce que je ne leur ai trouvé aucun charme (exemple « Le clown » dans la section « Jadis » qui n’a pas réussi à me toucher et à créer cette magie poétique que je cherche). Mais il y en a d’autres qui m’ont séduite immédiatement et qui font que mon avis sur cette oeuvre est positif (exemple « Art Poétique », « Les loups » de la section « Jadis » ou les trois premiers poèmes de la section « Naguère » : « Prologue », « La Grâce » et « Crimen Amoris »).

Extraits :

Art Poétique (extrait de la section Jadis)

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

Qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

J’aime beaucoup ce poème. Il en dit long sur l’esthétique choisie par Verlaine. De plus c’est une manière de voir la poésie en poésie sublime. Un texte méta-poétique comme on dit si bien.

Extrait de « les Loups » (extrait de la section Jadis)

[…]

« Le soir. – Silence et calme. A peine
Un vague moribond tardif
Crachant sa douleur et sa haine
Dans un hoquet définitif ;

« A peine, au lointain gris, le triste
Appel d’un clairon égaré.
Le couchant d’or et d’améthyste
S’éteint et brunit par degré.

« La nuit tombe. Voici la lune !
Elle cache et montre à moitié
Sa face hypocrite comme une
Complice feignant la pitié.

« Nous autres qu’un tel souci laisse
Et laissera toujours très cois,
Nous n’avons pas cette faiblesse,
Car la faim nous chasse du bois,

« Et nous avons de quoi repaître
Cet impérial appétit,
Le champ de bataille sans maître
N’étant ni vide ni petit.

« Or, sans plus perdre en phrases vaines
Dont quelque sot serait jaloux
Cette heure de grasses aubaines,
Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »

Extrait de « Les vaincus » (extrait de la section Jadis)

[…]

Une faible lueur palpite à l’horizon
Et le vent glacial qui s’élève redresse
Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent
Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;
Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore !

Eclatant, le soleil surgit : c’est le matin !
Amis, c’est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.

O prodige ! en nos cœurs le frisson radieux
Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.

Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
Assez comme cela de hontes et de trêves !
Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives !

[…]

La princesse Bérénice (extrait de la section Jadis)

Sa tête fine dans sa main toute petite,
Elle écoute le chant des cascades lointaines,
Et dans la plainte langoureuse des fontaines,
Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.

Elle a fermé ses yeux divins de clématite,
Pour bien leur peindre, au cœur des batailles hautaines,
Son doux héros, le mieux aimant des capitaines,
Et, Juive, elle se sent au pouvoir d’Aphrodite.

Alors un grand souci la prend d’être amoureuse,
Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse,
Du trône impérial toute femme étrangère.

Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme,
Entre les bras de sa servante la plus chère,
La reine, hélas ! défaille et tendrement se pâme.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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