Poèmes saturniens – Verlaine

Les Poèmes saturniens constituent le premier recueil de poésies de Verlaine. Il le publie en 1866 et c’est à ce moment là que débute sa carrière littéraire.

Présentation du recueil :

La préface de ce recueil décrit Verlaine comme un descendant de Victor Hugo, tributaire du style romantique, mais tout de même poète cherchant à s’émanciper de ce modèle. A un autre endroit de cette préface, Verlaine est présenté comme « un spécialiste […] des attentats aux bonnes mœurs langagières. » (page 17, édition GF des Poèmes saturniens et des Confessions de Verlaine). Je pense que ces deux traits de caractères sont importants à noter car ils définissent bien ce recueil : il est écrit dans la continuation de la veine romantique, mais il s’en détache par un certain nombre de choses.

Plus en avant, l’auteur de cette préface parle du jeune poète de la façon suivante : « le jeune poète ne respecte rien, et surtout pas le langage. » La dissidence du poète vis-à-vis des normes du langage est l’outil qui lui permet d’accéder à une certaine forme de langage poétique que je n’ai trouvé nulle part ailleurs. Car s’il est vrai que certains de ses poèmes ne sont pas classiques et déjouent les règles de rythmique, je trouve que ses mots n’en possèdent que plus de force poétique.

Le recueil est constitué de cinq parties précédées d’un poème d’introduction et d’un poème prologue. Ce qui nous donne le schéma suivant :
– Poème d’introduction ou de dédicace
– Prologue
– Melancholia
– Eaux-fortes
– Paysages tristes
– Caprices
– Epilogue
Chaque partie rassemble un certain nombre de poèmes qui répondent au même ton ou thème. Sauf Caprices que je trouve un peu plus fourre-tout que les autres.

Avis personnel :

J’ai beaucoup aimé ce recueil. Dans les textes de Verlaine – du moins ceux-ci – il y a quelque chose qui m’a interpelée et que je ne trouve pas chez d’autres poètes. C’est une poésie de la sensation. Les images des textes appellent nos sens à travers l’imagination. Un souffle d’air est mentionné et on a l’impression de le sentir, une couleur est citée, on a l’impression de la voir. Je pense que cela est dû à la forme extrêmement musicale des poèmes. Le jeu des sonorités permet une musique que je trouve rare en poésie, même chez les meilleurs parfois. Ce recueil a placé Verlaine dans mon estime. Il figure désormais parmi mes poètes préférés dans la littérature française.

Extraits :

Je vous propose tout d’abord le poème d’introduction au recueil qui m’a frappée car il décrit le recueil sous un jour particulier. De plus j’aime sa tonalité :

Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, – en admettant que nous soyons mortels, –
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Puis un extrait de la section « Melancholia », un poème intitulé « L’Angoisse » page 51 de l’édition GF de 1977.

Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais qu’on ne m’en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

Extrait de la section « Eaux-fortes », je vous propose « Marine » (page 57) :

L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame
En bonds convulsifs
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.

Dans la section « Paysages tristes », j’ai choisi plusieurs extraits :

Soleils couchants (page 63)

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A des grands soleils
Couchant sur les grèves.

Promenade sentimentale (page 64)

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Chanson d’automne (page 66)

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Pour finir je propose un extrait de l’épilogue, il s’agit du second poème le constituant.

II

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !

Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux
Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.

Aussi bien, nous avons fourni notre carrière
Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
Tout affolé qu’il est de sa course première,
A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.

– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
Notre astre unique et notre unique passion,
T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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5 commentaires pour Poèmes saturniens – Verlaine

  1. Minou dit :

    Je suis tout à fait ravie que Verlaine ait su te plaire ! Je n’aurais pas réussi à mettre des mots sur mon ressenti comme tu l’as fait, mais c’est exactement tout cela qui me plaît chez lui : cette musicalité et cette « poésie de la sensation » (ainsi que son esthétique dite du flou par un de mes professeurs : « Pas la Couleur, rien que la nuance ! » comme il le dit dans son Art poétique) Pour répondre partiellement à ta question posée par mail, tu as visé juste avec la poésie de la sensation : Verlaine utilise la synesthésie (tous les sens déployés ensemble dans un même texte). Il n’est pas le seul (Baudelaire aussi), mais c’est vrai que c’est particulièrement marqué chez lui.
    Merci pour cette présentation très intéressante. 🙂

    • 🙂 Oui ! Je me souviens de ce vers dans l’Art poétique (recueil Jadis et Naguère – que je suis en train de lire). C’est exactement ça ! Je pense que la qualification de ton professeur, « le flou », rajoute une idée que j’ai oublié de mentionner. C’est une remarque très intéressante.
      Je ne me souviens pas de cela chez Baudelaire. Je l’ai lu il y a assez longtemps, je devrais peut être y faire un petit tour pour comparer un peu. Merci de la comparaison 🙂

      De rien !

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