L’âge de la déraison – Greg Keyes

L’âge de la déraison est une tétralogie qui se compose de quatre tomes : Les Démons du Roi Soleil, l’Algèbre des Anges, l’Empire de la déraison, les Ombres de Dieu. C’est une série de fantasy qui m’a surprise au plus haut point. J’ai vraiment eu l’impression de voir du neuf dans le genre, de découvrir autre chose. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu cette sensation qui, de manière positive, renforce le plaisir de lecture. Cela peut s’expliquer par le fait que c’est une uchronie et que c’est la première fois que je lis ce type de récit. Pour ceux qui ne voient pas ce que signifie le mot « uchronie » en voici une définition rapide : l’uchronie est un genre de récit qui part d’une réalité historique et la modifie dans le sens de la fiction. Par exemple : un auteur décide de partir du couronnement de Charlemagne, un fait réel et historique, mais il invente une fiction à partir de cet événement qui diffère de notre passé. Voilà ce qu’est une uchronie. Ce genre de récit est assez étrange à aborder mais j’ai trouvé ça palpitant et exaltant.

Présentation du récit en quelques points :

Greg Keyes est parti du XVIIIe siècle. Le prologue du tome 1 nous présente Newton, tel qu’il pouvait être caractériellement lors de son vivant. Ce personnage découvre quelque chose qu’il n’a jamais découvert dans notre réalité mais qui permettra de mettre en place plusieurs éléments de la fiction : le mercure philosophal. Cette substance est en résonnance avec le monde des esprits, le monde invisible que les personnages appellent éther – ce qui aura de fâcheuses conséquences. De cette découverte naît toute une science qui donne lieu à des inventions totalement fantasques pour l’époque : des bateaux volants, des pistolets qui crachent du feu, des appareils qui permettent de communiquer à grande distance. Le prologue est une mise en place et, pour moi, le véritable point de départ de cette œuvre romanesque, l’événement duquel découle toute la fiction, est l’agonie de Louis XIV. En effet, nous rencontrons le Roi Soleil sur son lit de mort. Alors qu’il allait rendre le dernier souffle (en 1715 comme dans notre réalité historique), quelqu’un lui administre un philtre à base de mercure philosophal. Le roi guérit subitement, retrouve la pleine santé. Le cours de notre histoire est perturbé et commence alors la véritable fiction.
Louis XIV rassemble autour de lui plusieurs philosophes (les philosophes étant ni plus ni moins qu’une manière de désigner les scientifiques dans ce livre) et les fait travailler dans un but violent : la destruction totale de Londres. Ces recherches sont l’objet du premier tome. La science mise en place par Newton quelques années plus tôt devient un problème de par ses effets dévastateurs. Mais les personnages sont loin de se douter de ce que provoque véritablement l’usage du mercure philosophal.

Plusieurs personnages vont se retrouver entraînés dans ces recherches pour la destruction de Londres, à leur insu. Benjamin Franklin, jeune éditeur à Boston, rêve de gloire scientifique. Avec son ami John, il met au point un moyen d’intercepter les messages des éthérographes, les appareils qui permettent de communiquer à distance. Ils tombent sur les formules de l’arme secrète que construisent les français avec la complicité de quelques anglais. Sans savoir ce que c’est, le jeune homme décide de compléter leur formule. Il donne alors à l’ennemi ce qu’il lui manque pour réussir. Effrayé par ce qu’il a fait et contraint de s’enfuir de Boston par un mystérieux personnage, le jeune Benjamin Franklin rejoint Londres et les Newtoniens pour tenter d’inverser la balance et réparer son erreur.

Adrienne de Montchevreuil, maîtresse du roi Louis XIV, est la secrétaire des scientifiques qui mettent au point le moyen de détruire Londres. Secrètement passionnée de science, elle tente en vain de comprendre le but des bribes de formules qui passent entre ses mains. Suite à un stratagème monté avec sa suivante, elle découvrira l’horreur de la vérité et tentera d’arrêter le roi dans son entreprise.

J’en ai déjà dit beaucoup et en dire plus pourrait gâcher le plaisir de la lecture, mais je tiens néanmoins à présenter l’enjeu des trois derniers tomes. Dans le tome 2, les personnages découvre que l’usage du mercure philosophal dans les inventions scientifiques perturbe l’éther et éveille des créatures dangereuses. Ils doivent faire face à ce nouvel ennemi qui veut bien plus que la simple destruction de Londres… Le nouveau monde (l’Amérique) se retrouvera contraint d’affronter ces démons à plusieurs reprises : d’abord en cherchant à savoir pourquoi l’ancien monde (l’Europe) est brutalement plongé dans le silence ; puis en se retrouvant aux prises avec les noirs desseins de ces créatures qui finiront par être appelées malakim. L’enjeu est le sort de l’humanité, l’issue est soit la mort, soit le fondement d’une nouvelle existence. Mais les différents personnages semblent s’emmêler dans leurs conceptions et toujours manquer l’issue la plus charitable pour le monde humain. Le dénouement reste entièrement un mystère jusqu’à la fin des quatre tomes. Il n’en apparaît que plus excellent, fruit d’un véritable génie.

C’est encore une fois un récit de maître qui change de la fantasy habituelle et que je recommande à tous ceux qui veulent trouver une bouffée d’air nouveau dans le genre.

                                                              

Avis personnel :

Comme je l’ai déjà dit, j’ai vraiment aimé cette tétralogie. C’est une œuvre vraiment formidable qui se coupe des schémas et des conceptions merveilleuses habituelles.

L’intrigue est bâtie avec une perfection peu égalée : les événements s’enchaînent logiquement, sans effet de décalage. Les surprises surgissent et surprennent le lecteur avant de devenir une évidence quand elles prennent tout leur sens dans la trame du récit. Il y a un réel effet d’unité et d’harmonie dans le récit que j’applaudis car il sait se marier au surprenant.
Vis-à-vis de la construction du récit, je n’ai qu’un bémol à soulever : certains passages traînent en longueur par leur aspect technique. Cela pourrait gêner les lecteurs les plus septiques. Mais sincèrement, il m’a été impossible de m’ennuyer en lisant car ces dits passages sont vite entrecoupés d’actions qui illustrent et amènent à comprendre ce qui a été dit avant. Au cœur de cette imagination à couper le souffle, comment ne pas pardonner à l’auteur les reflexions-exposés de certains de ses personnages ?

J’ai beaucoup aimé aussi la sauvegarde de l’image des personnages. Pour ceux que je connaissais historiquement, j’ai trouvé un reflet fidèle de ce que laisse percer la renommée du caractère de certains personnages. Ainsi, Louis XIV est toujours avide de gloire, de panache, de splendeur, de richesses et de victoires. Voltaire est ironique à souhait. Newton a un très sale caractère et semble frappé d’une forme de folie inconstante par exemple.

La conception et le développement du merveilleux, à travers la science et les malakim, est inédite vis-à-vis de ce que je peux connaître dans le genre de la fantasy. C’est un trait de l’œuvre que je trouve épatant.
De ce merveilleux partagé entre science et esprits démoniaques découle une triple confrontation qui participe à former une sorte de conclusion morale à l’œuvre. Cette confrontation se fait entre la science « normale », la science « du mercure philosophal », et le pouvoir issu des malakim. De cette confrontation naissent des réflexions qui parsèment le récit tout au long des quatre tomes. Ces réflexions font d’ailleurs intervenir des concepts philosophiques et/ou scientifiques historiques dans la fiction. La conclusion morale de ces confrontations est de privilégier la raison, incarnée par la « science normale » qui privilégie l’être humain, lui assure la sûreté et tend à imposer un principe d’égalité et de sauvegarde de l’individu par les principes qu’elle véhicule. Les deux autres principes, la science « du mercure philosophal » et le pouvoir des malakim sont à bannir. La science « du mercure philosophal » donne lieu à trop d’horreurs et repose sur des principes répondant des malakims, des êtres vils et cruels qui veulent soit annihiler l’humanité au pire, soit la plonger dans l’ignorance la plus totale au mieux. Dépendre de leur pouvoir est dangereux. Le déni de cette forme de merveilleux est une attaque métaphorique envers la superstition et l’idée de dépendance qui répondent du contraire des valeurs de la raison exposées précédemment. J’ai retenu ce message de l’œuvre. Ce n’est peut être pas le seul, je vous laisse juger personnellement s’il vous venait l’envie de lire ce cycle de l’Âge de la déraison.

  

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Quatrième de couverture du tome 1 :

Cette fois-ci je ne vais pas livrer d’extrait de l’œuvre. Le fait est que je n’ai que le tome 4 sous la main à l’heure où je rédige cet article et je ne vois pas l’intérêt de proposer un morceau du dernier tome qui dépend des événements antérieurs que vous n’avez peut être pas lus. Je vous propose donc la quatrième de couverture du premier tome en espérant que cela vous tentera bien assez.

Isaac Newton, alchimiste, fait une découverte qui va révolutionner la face du monde : le mercure philosophal. En 1720, la guerre entre la France et l’Angleterre prend une nouvelle dimension : des armes puissantes ont été créées d’après ce procédé quasi… magique.
Louis XIV, toujours vivant grâce à un élixir persan, jubile. Le jeune Benjamin Franklin, alors apprenti imprimeur éperdu d’admiration pour Isaac Newton, a de son côté conçu une nouvelle machine, un moyen de communication grâce à l’éther.
Mais les conséquences sont terrifiantes : des êtres maléfiques sont apparus et s’en prennent aux humains…

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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2 commentaires pour L’âge de la déraison – Greg Keyes

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