A la découverte d’Apollinaire – Sixième étape : Calligrammes

Cela fait maintenant quelques mois que le périple Apollinaire a commencé. Il touchera bientôt à son terme. En effet, Calligrammes est le dernier recueil poétique que j’ai à offrir de ce poète. Très prochainement je présenterai l’Enchanteur pourrissant, les Mamelles de Tirésias et Couleur du temps, ce sont des pièces de théâtres et ce sont les dernières œuvres que je possède d’Apollinaire à l’heure actuelle. (Dernières œuvres présentables que je possède. Car j’ai l’un de ses écrits érotiques – voire pornographiques – Les Onze Mille verges, mais je doute qu’il soit possible d’en offrir des extraits ne sachant quelle tranche d’âge vient visiter ce blog). Il sera question de récapituler l’ensemble des étapes de ce voyage mais nous n’en sommes pas encore là.

Calligrammes… Un calligramme est un poème dont les vers ont été déstructurés pour former un dessin. Il y en a un grand nombre dans ce recueil mais il est bon de noter que des calligrammes sont aussi présents dans les recueils Poèmes à Lou et le Guetteur Mélancolique. Je ne m’avancerai pas quant à Alcools… Selon mon souvenir il n’y en a pas mais je n’ai pas les moyens de le vérifier sur le moment, alors je laisse cette affirmation en suspens.
Cela étant dit, le recueil n’est pas constitué uniquement de calligrammes. On trouve d’importants textes en vers. Ces textes suivent un schéma de strophes, de vers réguliers ou alors se retrouvent en vers libres qui ne sont pas moins plaisants à lire. Calligramme rassemble en quelque sorte tout le génie d’Apollinaire, mêlant à la fois sa capacité à suivre un modèle régulier et sa capacité à innover, à trouver le chant de la poésie sous d’autres canons. Comme toujours cette tendance existe aussi dans les autres recueils, seulement je trouve que c’est le mélange le plus parfait.

Calligrammes intitule le recueil. Il possède un sous-titre : « Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) ». Les thèmes abordés dans les poèmes sont multiples. Néanmoins, la tendance va à la guerre, à la paix et à l’amour comme l’indique le sous-titre. La guerre est quasiment omniprésente et le poète en fait souvent un objet de beauté. C’est assez troublant au début mais, finalement, l’ivresse poétique efface cette dissonance entre ce qui est décrit et la réalité. Le poète nous emporte au-delà de ce qui est, dans une autre réalité, dans un autre quotidien qu’il se crée pour échapper à l’horreur tout en l’immortalisant. C’est ainsi que je le perçois. Quant à l’amour, il y a mention de Madeleine, l’une de ses aimées. C’est celle qui revient le plus souvent. On trouve quelques références à Lou (alias Louise de Coligny-Châtillon). S’il y a d’autres mentions elles n’ont pas dû me marquer tant que cela.
NB : L’un des poèmes présent dans le recueil Poèmes à Lou est présent dans Calligrammes. Il s’agit de « Fête » dans Calligrammes alors que dans Poèmes à Lou il se nomme « Roses guerrières » avec 4 strophes en plus. Cette remarque est certainement inutile mais comme le rappel m’a frappé à la lecture, j’ai voulu montrer cette analogie.
Au-delà de l’amour et de la guerre, on trouve d’autres thèmes qui s’ébattent en minorité dans le recueil : des poèmes de circonstance adressés à un tel ou un tel, des poèmes plus obscurs, des poèmes plus légers. Une diversité qui oxygène le recueil.

Mon avis sur cet ensemble de texte ? Eh bien la lecture n’en était pas déplaisante. Il y a vraiment des pièces magnifiques en son sein.

Calligrammes est divisé en 6 sections dans l’édition Nrf Poésie/Gallimard :
– Ondes
– Etendards
– Case d’Armons
– Lueurs des tirs
– Obus couleur de lune
– La tête étoilée

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Extraits de la section « Ondes » :

Extrait d’un poème intitulé « Sur les prophéties » :

Tout le monde est prophète mon cher André Billy
Mais il y a si longtemps qu’on fait croire aux gens
Qu’ils n’ont aucun avenir qu’ils sont ignorants à jamais
Et idiots de naissance
Qu’on en a pris son parti et que nul n’a même l’idée
De se demander s’il connaît l’avenir ou non
Il n’y a pas d’esprits religieux dans tout cela
Ni dans les superstitions ni dans les prophéties
Ni dans tout ce que l’on nomme occultisme
Il y a avant tout une façon d’observer la nature
Et d’interpréter la nature
Qui est très légitime

Cœur Couronne et miroir :

Il pleut :

(Forme écrite :
Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
Ecoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas)

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Extrait de la section « Etendards » :

La Colombe poignardée et le jet d’eau :

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Extraits de la section « Case d’armons » :

De la batterie de tir
(Au maréchal des logis F. Bodard)

Nous sommes ton collier France
Venus des Atlantides ou bien des Négrities
Des Eldorados ou bien des Cimméries
Rivière d’hommes forts et d’obus dont l’orient chatoie
Diamants qui éclosent la nuit
O Roses ô France
Nous nous pâmons de volupté
A ton cou penché vers l’Est
Nous sommes l’Arc-en-terre
Signe plus pur que l’Arc-en-Ciel
Signe de nos origines profondes
Etincelles
O nous les très belles couleurs

Toujours
(A Madame Faure-Favier)

Toujours
Nous irons plus loin sans avancer jamais

Et de planète en planète
De nébuleuse en nébuleuse
Le don Juan des mille et trois comètes
Même sans bouger de la terre
Cherche les forces neuves
Et prend au sérieux les fantômes

Et tant d’univers s’oublient
Quels sont les grands oublieurs
Qui donc saura nous faire oublier telle ou telle partie
du monde
Où est le Christophe Colomb à qui l’on devra l’oubli
d’un continent

Perdre
Mais perdre vraiment
Pour laisser place à la trouvaille
Perdre
La vie pour trouver la Victoire

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Extrait de la section « Obus couleur de lune » :

Exercice

Vers un village de l’arrière
S’en allaient quatre bombardiers
Ils étaient couverts de poussière
Depuis la tête jusqu’aux pieds

Ils regardaient la vaste plaine
En parlant entre eux du passé
Et ne se retournaient qu’à peine
Quand un obus avait toussé

Tous quatre de la classe seize
Parlaient d’antan non d’avenir
Ainsi se prolongeait l’ascèse
Qui les exerçait à mourir

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Extrait de la section « La tête étoilée » :

Chant de l’honneur

LE POETE

Je me souviens ce soir de ce drame indien
Le Chariot d’Enfant un voleur y survient
Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
Quelle forme il convient de donner à l’entaille
Afin que la beauté ne perdre pas ses droits
Même au moment d’un crime
Et nous aurions je crois
A l’instant de périr nous poètes nous hommes
Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes

Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté
N’est la plupart du temps que la simplicité
Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée
Etaient restés debout et la tête penchée
S’appuyant simplement contre le parapet

J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait
Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes
Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes

Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit
Dans les éboulements et la boue et le froid
Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture
Anxieux nous gardons la route de Tahure

J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
O mes soldats souffrants ô blessés à mourir
Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule
Parfois une fusée illumine la nuit
C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le flot chantant dans mon abri de craie
Séjour de l’insomnie incertaine maison
De l’Alerte la Mort et la Démangeaison

LA TRANCHEE

O jeunes gens je m’offre à vous comme une épouse
Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort
Tapie au fond du sol je vous guette jalouse
Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord

LES BALLES

De nos ruches d’acier sortons à tire-d’aile
Abeilles le butin qui sanglant emmielle
Les doux rayons d’un jour qui toujours renouvelle
Provient de ce jardin exquis l’humanité
Aux fleurs d’intelligence à parfum de beauté

LE POETE

Le Christ n’est donc venu qu’en vain parmi les hommes
Si des fleuves de sang limitent les royaumes
Et même de l’Amour on sait la cruauté
C’est pourquoi faut au moins penser à la Beauté
Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise
Elle porte cent noms dans la langue française
Grâce Vertu Courage Honneur et ce n’est là
Que la même Beauté

LA FRANCE

Poète honore-la
Souci de la Beauté non souci de la Gloire
Mais la Perfection n’est-ce pas la Victoire

LE POETE

O poètes des temps à venir ô chanteurs
Je chante la beauté de toutes nos douleurs
J’en saisi des traits mais vous saurez bien mieux
Donner un sens sublime aux gestes glorieux
Et fixer la grandeur de ces trépas pieux

L’un qui détend son corps en jetant des grenades
L’autre ardent à tirer nourrit les fusillades
L’autre les bras ballants porte des seaux de vin
Et le prêtre-soldat dit le secret divin

J’interprète pour tous la douceur des trois notes
Que lance un loriot canon quand tu sanglotes

Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré
Ma génération sur ton trépas sacré

Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
Chantez ce que je chante un chant pur le prélude
Des chants sacrés que la beauté de notre temps
Saura vous inspirer plus purs plus éclatants
Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir
En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir

17 décembre 1915

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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5 commentaires pour A la découverte d’Apollinaire – Sixième étape : Calligrammes

  1. Concernant les Onze Mille Verges, tu as sûrement raison. 😉 Mais tu peux t’amuser à remplacer les mots par des images, comme on fait pour expliquer la reproduction humaine aux enfants. En plus, ça ferait un exercice littéraire 🙂

    J’aime bien les poèmes que tu choisis, en particulier ceux sur la guerre, et que tu donnes les calligrammes sous une forme lisible est aussi une bonne chose.

    Ton article est complet je trouve, tu as bien travaillé 🙂

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  4. chacha dit :

    ils sont bien

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