Littérature, dis-moi…

Littérature, je rêve de toi au temps présent, je rêve de toi au temps futur. Mais pourquoi ai-je l’impression que je me perds en songes futiles ? Es-tu seulement cette entité passée qui peu à peu semble, dans le temps, se diluer ?

Littérature, dis-moi… Est-ce toi qui te veux poussière ? Ou ceux qui te vénèrent sont seuls coupables de la vision vieillie que j’ai de toi ? Sont-ce eux qui te réduisent aux os, aux tombeaux froids et sombres ? Tu sais, « eux », ce sont ceux qui comme moi, comme ceux qui m’apprennent, comme ceux qui découvrent, viennent vers toi et s’enivrent du parfum subtil de tes beautés.

Pourquoi, Littérature, ne peux-tu pas être de ces fleurs fraîches, éclatantes de beauté ? Pourquoi faut-il toujours que tes fleurs soient fanées ou séchées ? N’existe-t-il pas d’hommes et de femmes qui ne portent pas le nom d’ancêtres et qui soient dignes de ton intérêt ? Pourquoi leurs noms ne figurent jamais sur les ouvrages que l’on nous livre ? C’est comme s’il n’y avait personne aujourd’hui qui puisse te réaliser. Personne. Personne. Personne.

Personne ? N’est-ce pas là le nom qu’Ulysse donna au cyclope pour échapper à sa rage ? N’est ce pas là le nom qui lui permit d’échapper à la mort ? Ainsi ceux qui vivent autour de nous et qui écrivent n’entreraient pas dans tes faveurs parce qu’elles sont synonymes de mort ? Littérature, tu me sembles pourtant être éternité, tu nous livres les âmes depuis l’antiquité. Les vers, les idées, les fictions, les chansons se bousculent en ces grands livres reliés qui sont ta mémoire et ta fierté. Je ne pense pas qu’ils craignent la mort que tu pourrais leur accorder. Bien au contraire tu es la jouvence des mots.

Si ce n’est pas toi qui rejette les fruits du présent, Littérature, qui est-ce ? C’est donc « eux », c’est donc nous ! Nous qui pensons tout savoir de toi, mais qui au fond n’en savons pas autant que nous le devrions… Nous savons, mais nous ne savons que des fragments. Est-ce pour cela que nous n’osons pas marier le passé avec le présent, le présent avec le futur ? Pourquoi avons-nous peur de nous tourner vers ce qui nous est proche ? Si ce n’est pas de la peur, pourquoi ce dédain, cette distance ?

Oh Littérature ! J’ai crainte que ce refus que nous avons d’accorder tes grâces aux mots qui vivent soit synonyme de ton déclin, de ta mort ? En t’effaçant de nos instants, en te diluant dans le passé, ne renonçons-nous pas au souffle de vie qui pourrait te rendre une grandeur que tu as jadis perdue ? Te rappelles-tu de cette époque où tu prenais dans ton sein nourricier les auteurs. Ils écrivaient l’aujourd’hui, étaient publié le lendemain et lus le surlendemain ? Te souviens-tu de tes mots telle une bataille ? Une bataille d’étoile, une bataille de voiles, une bataille sociale ! Tes mots avaient un pouvoir ! Le pouvoir de dire, le pouvoir de fleurir, le pouvoir de charmer, le pouvoir de dénoncer ! Tes mots avaient un savoir, ils montraient et démontraient les mensonges et les vérités.

Tes mots n’avaient pas besoin de mourir cinquante à cent ans pour être dignes d’intérêt. A leur naissance ils plaisaient à tant d’autres… Leurs pères et leurs mères étaient considérés. Virgile et Ovide antiques faisaient partie de tes fleurs au cours de leur vivant. Ronsard poète, Molière et ses comédies, Voltaire dramaturge, Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, Victor Hugo à la plume acérée, Zola le naturaliste, Apollinaire le combattant et Aragon le résistant n’ont pas eu à attendre longtemps et sont entrés bien vite dans ton antre, Littérature. Aujourd’hui qui est là ? Il ne reste plus que les os de ces grands noms qui reviennent incessamment. Mais qui est là ? Qui rayonne comme ils ont pu rayonner et rayonnent encore ?

Oh Littérature ! es-tu bel et bien morte ? Non ! Je ne veux pas le croire ! Il y a forcément, un nom, il y a forcément des noms ! Littérature, dis-moi que tu es encore vivace, je ne veux pas croire que tes beautés se soient éteintes. Je ne veux pas croire être la gardienne d’un monde qui ne mêle plus la vie à la mort. Les Muses, tes filles, n’ont pas pu disparaître. Elles soufflent encore sur les âmes qui s’ouvrent à elles, mais ces âmes se taisent ou sont dénigrées. Il y a tant de choses à dire, tant de choses à dénoncer, tant de choses à proposer, tant de formes à explorer. Non Littérature tu n’es pas morte, révèle-toi et reprends les rênes de ta grandeur. Il le faut !

Eléonore COTTON, février 2012.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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2 commentaires pour Littérature, dis-moi…

  1. Dykkedelver dit :

    Très bon article 😉 Je t’ai déjà dit ce que je pensais et tu as tout à fait raison.

    Mais comme dit Adam Smith : « nous sympathisons avec les morts » :p

  2. Minou dit :

    Sur la forme, ton texte est magnifique (et me laisse sans voix, donc je n’en dirai pas plus), mais sur le fond, il me donne envie de réagir. La présence de toutes ces questions suscite l’attention du lecteur, l’oblige à se sentir concerné, à réfléchir. C’est assez intéressant comme procédé. Je ne suis pas toujours d’accord avec toutes tes questions, mais c’est encore un peu trop confus dans ma tête pour que je réagisse maintenant.
    Bravo pour ce texte. 🙂

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