A la découverte de Nerval – Troisième étape : Lénore et autres poésies allemandes (traductions de Goethe)

Nerval s’est énormément investi dans les traductions d’œuvres allemandes. Sa traduction la plus connue est celle du Faust de Goethe. Goethe fera bien l’objet de cet article mais ce ne sera pas le Faust qui y sera traité.
Dans le recueil Lénore et autres poésies allemandes paru chez Nrf Poésie/ Gallimard sont regroupées différentes traductions de poésies allemandes par Nerval. Les œuvres sont classées par auteurs et j’ai choisi de m’intéresser à Goethe. Les autres poètes feront l’objet d’autres articles.
Nerval nous propose donc 13 traductions de ballades de Goethe et 2 extraits de Faust dont le premier possède 4 versions et le deuxième 2 versions.
Je vous propose deux ballades parmi les 13, celles qui m’ont le plus plu par leur thème, leur lyrisme.

Ma Déesse

Laquelle doit-on désirer le plus entre toutes les filles du ciel ? Je laisse à chacun son opinion ; mais je préférerai, moi, cette fille chérie de Dieu, éternellement mobile et toujours nouvelle, l’Imagination.
Car il l’a douée de tous les caprices joyeux qu’il s’était réservés à lui seul, et la folle déesse fait aussi ses délices.
Soit qu’elle aille, couronnée de roses, un sceptre de lys à la main, errer dans les plaines fleuries, commander aux papillons, et, comme l’abeille, s’abreuver de rosée dans le calice des fleurs ;
Soit qu’elle aille, tout échevelée et le regard sombre, s’agiter dans les vents à l’entour des rochers, puis se montrer aux hommes teinte des couleurs du matin et du soir, changeante comme les regards de la lune.
Remercions tous notre père du ciel, qui nous donna pour compagne, à nous pauvres humains, cette belle, cette impérissable amie !
Car il l’a unie à nous seuls par des nœuds divins, et lui a ordonné d’être notre épouse fidèle dans la joie comme dans la peine, et de ne nous quitter jamais.
Toutes les autres misérables espèces qui habitent cette terre vivante et féconde errent au hasard, cherchant leur nourriture au travers des plaisirs grossiers et des douleurs amères d’une existence bornée, et courbée sans cesse sous le joug du besoin.
Mais, nous, il nous a accordé sa fille bien-aimée ; réjouissons-nous ! et traitons-la comme une maîtresse chérie ; qu’elle occupe la place de la dame de la maison.
Et que la sagesse, cette vieille marâtre, se garde bien de l’offenser.
Je connais sa sœur aussi : moins jeune, plus posée, elle est ma paisible amie. Oh ! puisse-t-elle ne jamais me quitter avant que ma vie ne s’éteigne, celle qui fit si longtemps mon bonheur et ma consolation : l’Espérance !

Les mystères

Le matin parut, et ses pas chassèrent le doux sommeil qui m’enveloppait mollement ; je me réveillai, et quittai ma paisible demeure ; je me dirigeai vers la montagne, le cœur tout rajeuni. A chaque pas, les fleurs brillantes, penchant la tête sous la rosée, venaient réjouir mes regards ; le jour nouveau s’emparait du monde avec transport, et tout se ranimait pour ranimer mon âme.
Et, comme je montais, un brouillard se détacha de la surface du fleuve, de la prairie, et s’y répandit en bandes grisâtres. Bientôt il s’éleva, s’épaissit, et voltigea autour de moi. Là, disparut la belle perspective qui me ravissait ; un voile sombre enveloppa la contrée, et j’étais comme enseveli dans les nuages, comme isolé dans le crépuscule.
Tout à coup, le soleil sembla percer la nue : un doux rayon la divisa et se répandit bientôt, victorieux, autour des bois et des collines. Avec quel plaisir je saluai le retour du soleil ; il me semblait plus beau après avoir été obscurci, et son triomphe n’était pas accompli encore que déjà j’étais tout ébloui de sa gloire.
Une puissance secrète rendit la force à mon âme, et je rouvris les yeux ; mais ce ne put être qu’un regard furtif car le monde ne me paraissait plus que flamme et qu’éclat ; puis une figure divine voltigeait devant moi parmi les nuages… Jamais je n’ai vu de traits plus gracieux. Elle me regarda et s’arrêta, mollement balancée par la brise.
« Ne me reconnais-tu pas ? dit-elle avec une voix pleine d’intérêt et de confiance ; ne me reconnais-tu pas, moi qui répandis tant de fois un baume céleste sur les blessures de ton âme ; moi qui me suis attachée ton cœur par d’éternels liens, que je resserrais toujours et toujours ? Ne t’ai-je pas vu répandre bien des larmes d’amour, lorsque, tout enfant encore, tu me poursuivais avec tant de zèle ? »
« Oui, m’écriai-je tombant de joie à ses pieds, que de fois j’ai ressenti tes bienfaits ! Tu m’as accordé souvent la consolation et le repos, quand toutes les passions de la jeunesse se disputaient mon corps et ma vie ! Que de fois, dans cette saison dévorante, tu as rafraîchi mon front de ton souffle divin, tu m’as comblé des dons les plus précieux, et c’est de toi que j’attends encore tout mon bonheur.
Je ne te nomme pas, car je t’entends nommer par bien d’autres qui te disent à eux ; tous les regards se dirigent vers toi, mais ton éclat fait baisser presque tous les yeux. Hélas ! quand je m’égarais aussi, j’avais bien des rivaux ; depuis que je te connais, je suis presque seul. Mais il faut que je me félicite en moi-même d’un tel bonheur, et que je referme avec soin la lumière dont tu m’as éclairé. »
Elle sourit et dit : « Tu vois comme il est nécessaire que je ne me dévoile aux hommes qu’avec prudence ; toi-même, à peine es-tu capable d’échapper à la plus grossière illusion ; à peine deviens-tu maître de tes premières volontés, que tu te crois aussitôt plus qu’un mortel, et que tu te révoltes contre tes devoirs d’homme ! Pourquoi donc te distingues-tu des autres ? Connais-toi, et tu vivras en paix avec le monde. »
« Pardonne, m’écriai-je, je reconnais ma faute. Pourquoi aurais-je en vain les yeux ouverts ? Une volonté franche anime tout mon être, je reconnais enfin tout le prix de tes dons ; désormais je veux être utile à mes semblables, en n’ensevelissant pas la source où j’ai puisé : pourquoi donc aurais-je frayé des sentiers nouveaux, si je ne devais pas les indiquer à mes frères ? »
Et je parlais encore, quand la déesse me jeta un regard de compassion ; je cherchais à y lire ce qu’il y avait eu dans mes paroles d’erreur ou de vanité : elle sourit, et je me rassurai ; un nouvel espoir monta vers mon cœur, et je pus m’approcher d’elle avec plus de confiance, afin de la contempler mieux.
Elle étendit la main à travers les nuages légers et la vapeur qui l’entouraient, et ce qui restait de brouillard acheva de se dissiper ; mes yeux purent de nouveau pénétrer dans la vallée, le ciel était pur… La divine apparition se balançait seule dans les airs, et son voile transparent s’y déroulait en mille plis.
« Je te connais, je connais tes faiblesses, je sais aussi tout ce qu’il y a de bon en toi. » Telles furent ses paroles, qu’il me semblera toujours entendre. « Ecoute maintenant ce que j’ai à te dire ; il ne faut point t’enorgueillir de mes dons, mais les recevoir avec une âme calme : comme le soleil dissipe les brouillards du matin, ainsi la seule vérité peut arracher le voile qui couvre la beauté des muses.
Et ne le jetez pas au vent, toi et tes amis, que pendant la chaleur du jour ; alors, la brise du soir vous apportera le frais et le parfum des fleurs, alors s’apaisera le vent des passions humaines ; des nuages légers rafraîchiront les airs, le jour sera doux, et la nuit sera pure.
Venez vers moi, amis, quand le fardeau de la vie vous semblera trop lourd ; et la prospérité répandra sur vous ses fleurs brillantes et ses fruits d’or ; et nous marcherons réunis vers un nouveau jour ; ainsi le bonheur accompagnera notre vie et notre voyage, et, quand il nous faudra finir, nos derniers neveux, tout en pleurant notre perte, jouiront encore des fruits de notre amour. »

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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5 commentaires pour A la découverte de Nerval – Troisième étape : Lénore et autres poésies allemandes (traductions de Goethe)

  1. Xxxx dit :

    Bon choix de poèmes 😉

  2. Minou dit :

    Quels beaux textes! Merci pour cette découverte : je regarderai si je ne trouve pas ce recueil en librairie un de ces jours.

  3. Ping : Les lectures du mois de Décembre 2011 au mois d’Avril 2012 | Havre de pensées & de mots

  4. Lovely just what I was looking for. Thanks to the author for taking his clock time on this one.

  5. Ping : XIXe siècle – Le Romantisme | Havre de pensées & de mots

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