A la découverte d’Apollinaire – Cinquième étape : Alcools – Le Bestiaire – Vitam Inpendere Amori

Après cette longue absence d’activité sur ce blog, je reviens avec un article qui s’inscrit dans la suite de l’exploration de l’œuvre de Guillaume Apollinaire.

Le recueil Alcools a été publié en 1913. C’est une compilation de nombreux poèmes qu’il a écrit au cours de toutes les années qui ont précédées la publication de ce recueil.
Je l’ai trouvé moins intéressant dans son ensemble que le recueil Le Guetteur Mélancolique ou bien le recueil Poèmes à Lou. Cela n’excepte pas le fait qu’il y a ait des pièces intéressantes dont certaines feront l’objet d’extraits à la suite de cette introduction. Mais en général les poèmes ne me parlent pas autant que ceux des autres recueils. Peut-être est-ce à cause des thèmes qui sont différents… A cause de l’écriture qui est souvent désarticulée ? Quoique certaines pièces des articles précédents rentrent dans cette catégorie et m’ont pourtant ravie. C’est un avis subjectif qui se base sur un ressenti moins brillant que précédemment.
Toujours est-il que c’est une lecture à faire : certains poèmes sont délicieux et je ne regrette pas de leur avoir porter attention. Après tout, c’est une étape dans la découverte de ce grand poète qui s’est battu pour être français !
L’édition dans laquelle j’ai lu l’œuvre est celle de Nrf Gallimard/Poésie. Le recueil Alcools est suivi de deux autres œuvres : Le Bestiaire et Vitam impendere amori.

Extraits du recueil Alcools :

Extrait de la suite de poèmes qui composent « La Chanson du Mal-Aimé » (pages 26-27)

Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai mené souviens-t’en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair de l’avril léger

Mort d’immortels *argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les **dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Que resourient les yeux humides

Et moi j’ai le cœur aussi gros
Qu’un cul de dame ***damascène
O mon amour je t’aimais trop
Et maintenant j’ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans ****morfil ô claires douleurs
Sont dans mon cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j’oublie

Vocabulaire plutôt difficile :
*argyraspides : nom d’un corps d’élite de l’armée d’Alexandre, dont les soldats portaient un bouclier argenté.
**dendrophores : mot repris de la tradition antique par le poète, c’est ainsi qu’on appelait les porteurs de l’arbre sacré lors de processions dédiées à Déméter. Ce fut aussi, en Grèce, le nom qu’on donnait aux petites gens.
Les dendrophores d’Appolinaire sont peut-être les perce-neiges, humbles et pâles, les premiers à célébrer la fertilité invincible de la terre. (http://agora.qc.ca/dossiers/Perce-neige)
***damascène : relatif à la ville ou aux habitants de Damas.
****morfil : aspérité sur le tranchant d’une lame.
 
 
 

Marizibill (page 51)

Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes

Le brasier (page 89, 90)

J’ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j’adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux

Le galop soudain des étoiles
N’étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leur haras
Et des grand’plaintes végétales

Où sont ces têtes que j’avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L’amour est devenu mauvais
Qu’au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt

Dans la plaine ont poussé les flammes
Nos cœurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes

Le fleuve épinglé sur la ville
T’y fixe comme un vêtement
Partant à l’amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles

La Loreley (page 99 et 100)

A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-haut sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

Signe (page 111)

Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs

Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est ton ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

A la Santé (poème IV – page 129)

Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l’as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchaînée

Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison
L’Amour qui m’accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne

Automne malade (page 132)

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les rives nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Extraits du Bestiaire :

Le cheval (page 147)

Les poèmes du Bestiaire sont illustrés des bois de Raoul Dufy

Les poèmes du Bestiaire sont illustrés des bois de Raoul Dufy

Mes durs rêves formels sauront te chevaucher,
Mon destin au char d’or sera ton beau cocher
Qui pour rênes tiendra tendus à frénésie,
Mes vers, les parangons de toute poésie.

Extraits de Vitam Inpendere Amori :

(page 181)

L’amour est mort entre tes bras
Te souviens-tu de sa rencontre
Il est mort tu la referas
Il s’en revient à ta rencontre

Encore un printemps de passé
Je songe à ce qu’il eut de tendre
Adieu saison qui finissez
Vous nous reviendrez aussi tendre

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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5 commentaires pour A la découverte d’Apollinaire – Cinquième étape : Alcools – Le Bestiaire – Vitam Inpendere Amori

  1. Thor dit :

    Je préfère le Bestiaire 😉 Tu le sais

  2. Thor dit :

    Mais ton article est très bien rédigé et il est instructif 🙂

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