A la [re]découverte de Musset – Deuxième étape : La Nuit de Mai

La Nuit de Mai est l’une des deux Nuits que je préfère parmi l’œuvre de Musset. Elle trône avec la Nuit de Décembre dans l’ordre de mes préférences car je la trouve sublime.

Petit commentaire :

La Nuit de Mai est un dialogue entre le Poète et sa Muse. La Muse apparaît en prononçant ces mots : « Poète, prends ton luth, et me donne un baiser ». C’est l’appel de la déesse, le flot de l’inspiration qui s’abat sur le poète et cherche à l’emporter. L’invitation passionnée de la Muse est réitérée en anaphore au début de ses quatre premières répliques (sur les cinq attribuées à cette même Muse) afin de marquer l’insistance et le besoin irrépressible de l’expression poétique.
Cette même expression poétique devient le coeur du poème et l’on a là une forme embryonnaire d’Art poétique par Musset lui-même. De quoi doit parler le poète ? La Muse décline l’infini des possibles de l’écriture et des thèmes que les hommes peuvent aborder dans leurs textes. Mais à tout cela le poète n’est pas réceptif… Pour lui, qui ne comprend tout de suite que c’est sa déesse qui lui parle, il n’y a qu’un possible, le silence :
« Je ne chante ni l’espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas ! Pas mêmela souffrance.
La bouche garde le silence,
Pour écouter parler le coeur ! »
La Muse caressante, pressante, joueuse, devient alors une implacable maîtresse qui déclare vouloir briser « l’oisiveté » de son protégé. Elle assène à son élève ses quatre vérités, une parabole sur l’existence du poète à travers le sacrifice des pélicans, et la nécessité d’écrire, de dire et de se donner… Le cœur de leurs échanges devient les peines du monde, que les poètes doivent être capables de faire rejaillir et de servir en « festins humains », car « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, / Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. » 
Le poème se ferme sans réelle solution entre les deux partis, car le Poète déclare à sa Muse, que si ni joie, ni bonheur ne peut être écrit de sa main, en ce qui concerne sa douleur, elle est trop grande, trop vive, pour qu’il puisse espérer la jouer sans briser sa lyre « comme un roseau ». On a donc un Poète impuissant à produire son Art… et une Muse condamnée à l’appeler à chanter en vain…

Extrait :

Ce délicieux poème est très long. Je vous donne à lire 3 répliques, l’une de la Muse et deux du Poète. Bonne lecture de cet extrait !

LE POETE

S’il ne te faut, ma sœur chérie,
Qu’un baiser d’une lèvre amie,
Et qu’une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine ;
De nos amours qu’il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l’espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas ! Pas même la souffrance.
La bouche garde le silence,
Pour écouter parler le cœur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ?
O poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne ;
L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie,
En secouant leur bec sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’Océan était vide, et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur ;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées ;
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant ;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.

LE POETE

O Muse, spectre insatiable,
Ne m’en demande pas si long.
L’homme n’écrit rien sur le sable
A l’heure où passe l’aquilon.
J’ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau,
Mais j’ai souffert dur le martyre,
Et le moins que j’en pourrais dire,
Si je l’essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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2 commentaires pour A la [re]découverte de Musset – Deuxième étape : La Nuit de Mai

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