A la découverte de Nerval : Deuxième étape – Les Chimères et Autres Chimères

Les extraits que je vais vous présenter de Chimères et Autres Chimères de Nerval sont tirés de l’édition « J’ai lu, L’essentiel de 1965 ». En introduction de ce recueil, une note explicative présente l’œuvre. Je l’ai trouvé bien faite. Je la retranscris, avant de proposer les sonnets qui m’ont le plus plu, car elle explique mieux que moi la nature de ces poèmes.

« L’ensemble de douze sonnets rassemblés sous ce titre par Nerval à la fin des Filles du Feu – et auquel nous joignons ici les sonnets posthumes baptisés traditionnellement Autres Chimères par les éditeurs – fut élaboré par Gérard de Nerval au cours de la période essentielle de sa vie qui se situe entre le retour d’Orient (fin 1843) et le début de la rédaction d’Aurélia (fin 1853).
Aucune œuvre poétique moderne n’a sans doute suscité autant de commentaires que celle-ci, la plus brève mais aussi la plus dense du XIXe siècle romantique. Malgré l’avertissement de Nerval lui-même, pour qui « les sonnets des Chimères perdraient leur charme à être expliqués, si la chose était possible », on a dépensé des sommes considérables d’intelligence critique pour tenter de percer l’obscurité de ces vers admirables. Nous n’ajouterons pas une tentative d’explication supplémentaire à cette masse d’hypothèses parfois séduisantes et souvent utiles à la connaissance de Nerval, car il nous semble dangereux de transformer l’objet poétique en un rébus ou une grille de mots croisés. Que Nerval ait mis dans les Chimères l’expérience de toute sa vie et de tout son art, cela ne semble faire aucun doute mais cette expérience reste inséparable de la forme parfaite dans laquelle il l’a coulée. La seule énigme des Chimères reste en définitive celle de l’évidence de la beauté. » (page 458, Gérard de Nerval, Edition J’ai Lu, L’essentiel de 1965).

Composition des recueils :

Les Chimères :
– El Desdichado
– Myrtho
– Horus
– Antéros
– Delfica
– Artémis
– Le Christ aux oliviers (cinq sonnets pour un titre)
– Vers dorés

Autres Chimères :
– La tête armée
– A Hélène de Mecklembourg
– A Madame Sand
– A Madame Ida Dumas
– Myrtho
– A Louise d’Or, Reine
– A J – y Colonna
– A Madame Aguado
– Erythréa

Quelques extraits de sonnets :

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil Noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rend-moi le Pausilippe et la mer d’Italie
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phoebus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Myrtho

Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,
Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,
A ton front inondé des clartés d’Orient,
Aux raisins noirs mêlés avec l’or de ta tresse.

C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ivresse,
Et dans l’éclair furtif de ton œil souriant,
Quand aux pieds d’Iacchus on me voyait priant,
Car la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce.

Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est rouvert…
C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied agile,
Et de cendres soudain l’horizon s’est couvert.

Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,
Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,
Le pâle hortensia s’unit au myrte vert !

Delfica

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…

Reconnais-tu le Temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin
– Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Artémis

La Treizième revient… C’est encore la première ;
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou la dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?…

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
– La Sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Le Christ aux oliviers
(composé de cinq sonnets, mais je n’ai pris que le II)

II

Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :

» Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.

» En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’une orbite
Vaste, noire et sans fond, d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours :

» Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale engloutissant les Mondes et les Jours !

Vers dorés

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde, où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant…
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose :
Tout est sensible ; – Et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un renard qui t’épie :
A la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais servir à quelque usage impie.

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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4 commentaires pour A la découverte de Nerval : Deuxième étape – Les Chimères et Autres Chimères

  1. Germain dit :

    Merci pour cette présentation et cette découverte 😉

  2. Mina dit :

    Les textes choisis sont tous plus magnifiques les uns que les autres… De même que l’image choisie.
    De très bons choix, merci pour cette belle découverte!

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