A la découverte d’Apollinaire : Troisième étape – Le poète Assassiné

Le Poète Assassiné, bien que paru dans Nrf Poésie/Gallimard n’est pas un recueil de poèmes mais un recueil de contes. Le fait est que son esthétique lui vaut à plusieurs égards cette considération poétique que je trouve justifiée. J’essaierai de le montrer dans les extraits que je proposerai.
A vrai dire, je ne connaissais pas l’existence de cet ouvrage avant de dresser la biographie et bibliographie qui constituent la première étape de ce parcours initiatique. Il ne fait donc pas partie des ouvrages les plus célèbres, c’est-à-dire ceux dont on n’a pas entendu parler dans le secondaire. Et je pense que c’est un tort.
L’approche est différente d’avec les poèmes. De fait, les extraits proposés ne pourront pas être placés avec la même désinvolture que pour le recueil Le Guetteur Mélancolique. Là où je semais la lecture sans aucun contexte et aucune explication, je vais devoir développer pour que les extraits soient lisibles et aient un sens pour quelqu’un qui n’a pas lu l’œuvre. Seulement, toute la difficulté est de ne pas en révéler de trop, sinon il n’y aurait plus aucun intérêt à aller le lire de vous-mêmes. Le dosage n’est pas facile, et je m’excuse d’avance si je ne parviens pas à l’effectuer convenablement, c’est une chose dont je n’ai pas l’habitude.

Assez palabré, je vais commencer par définir le projet littéraire du recueil. Je n’ai rien inventé, je vais simplement m’appuyer sur la préface de Michel Décaudin dans l’édition Nrf Poésie/Gallimard. Etape nécessaire si l’on veut comprendre la manière dont cet ensemble de contes fonctionnement. Ensuite viendront les extraits.

Bonne lecture !

Définition de l’œuvre à partir de la préface de Michel Décaudin (Edition nrf Poésie/Gallimard) :

NB : Si ce genre de discours vous ennuie et ne vous intéresse pas, il est tout à fait possible de passer directement aux extraits bien sûr !

Le Poète Assassiné est une œuvre entre fiction et réalité. Michel Dacaudin intitule cet aspect « Autobiographie et Mythe ». Il semblerait donc que les contes soient un jeu permanent entre le vécu avéré du poète Apollinaire et les fantasmes de son devenir, ou tout simplement le besoin du récit.

« Il saute aux yeux qu’Apollinaire a mis en œuvre les éléments de sa propre biographie dans Le Poète Assassiné. De la vallée de l’Amblève à Rome, de la Bavière à Monaco et à la Côte d’Azur, du pays rhénan à la Bohême, de Vienne à Londres, les lieux du livre sont ceux qu’il a souvent commémorés et qui constituent les points chauds de sa géographie affective. Les origines de Croniamantal (NB : Le héros du premier conte du recueil qui a donné son titre à l’ensemble), ses amours, ses relations littéraires et artistiques, les souvenirs romains de Giovanni Moroni et de David Bakar, parmi d’autres épisodes et de nombreuses notations ponctuelles, recoupent ce que nous savons ou pouvons entrevoir de la vie d’Apollinaire. Il arrive même que la coïncidence soit parfaite. » Suite à la lecture de ce début de préface, la question de la dimension autobiographique est somme toute plutôt bien implantée dans l’esprit du lecteur. Si quelque étourdi décidait que la première page de cette préface lui suffit, il entamerait le recueil en porte à faux avec le projet littéraire mis au clair par Michel Dacaudin. En effet, suite à ce passage, il renchérit la dimension autobiographique avec quelques exemples avant de la nuancer de la manière suivante : « Une lecture purement autobiographique serait cependant singulièrement réductrice et décevante. Si la manière vécue entre dans la fabrication du tissu romanesque, elle est loin de s’organiser selon la réalité de l’ordre historique. Elle est constamment décentrée et atomisée dans un brouillage tel qu’à la limite elle ne constitue plus qu’un système de signes dont l’auteur seul a le code. Comme si Apollinaire, sans vouloir ou pouvoir rompre définitivement les ancrages autobiographiques, passait d’une existence remémorée à une existence recréée par le rêve, ou, selon Philippe Lejeune, comme s’il abandonnait le pacte référentiel qui lierait sa personne à celle de Croniamantal pour un pacte fantasmatique où Croniamantal réaliserait tout l’inavoué de son destin imaginaire.

Son projet n’est pas en effet de raconter l’histoire d’un poète qui lui ressemblerait comme un frère, il est de faire assumer à Croniamantal l’aventure poétique de tous les temps et de lui donner une dimension mythique. » Il ne convient pas de répéter cette explication logique et claire – surtout après lecture de l’œuvre. Le tout est de comprendre que les contes sont un jeu permanent entre le réel et ce qui ne l’est pas, d’où cet effet de « brouillage » qu’exprime si bien le contenu de cette préface. L’ambigüité permanente qui habite le récit à qui cherche à déterminer le vrai du faux est à la fois exaltante – dans la mesure où l’on cherche à déterminer la frontière inexistante entre réel et fiction – mais constitue aussi une très grande erreur car, comme cité ci-dessus, ce n’est plus « qu’un système de signes dont l’auteur seul a le code. » Et l’auteur en question est mort, il ne pourra jamais nous dire si la pensée qui nous vient est juste ou non.

La deuxième partie de la préface s’intitule « Du texte à l’avant-texte » et s’occupe de dresser les grandes lignes et les enjeux de la création de ce recueil. Pour faire court, Michel Décaudin estime que la maturation, la rédaction des contes et la mise en forme de l’ensemble ont pris plus de quinze avant de paraître en 1916. Il explique ensuite différents changements et différentes interversions de noms de lieux, de personnages au cours des différentes parutions des contes avant la parution finale. Je vous renvoie à la préface intégrale pour plus de détails.

La dernière partie de la préface s’intitule : « Embrayeurs et structures ». Elle ne semble pas essentielle à la lecture des contes pour eux-mêmes mais devient indispensable pour comprendre avec plus de certitudes l’architecture du recueil. De fait : « Une unité n’est pas immédiatement perceptible. » Les contes sont assemblés tout en ayant été rédigés à différents moments de la vie d’Apollinaire, et ayant été retravaillés, ajoutés à d’autres, amputés de divers parties d’eux-mêmes. (NB : Tout ceci est mis au clair par la deuxième partie de la préface). On se retrouve avec deux premiers contes : « Le Poète assassiné » et « Le Roi-Lune » qui sont « plus longs à eux seuls que les quatorze suivants. » Cela fait un sacré déséquilibre qui peut laisser penser qu’il n’y a pas d’unité et pas de rapport entre l’ensemble des textes. Cependant, Michel Décaudin détrompe cette pensée aussitôt formulée : « L’architecture secrète qui est ainsi mise au jour et que souligne une relation entre [le conte] « Le poète assassiné » et les contes qui lui servent en quelque sorte de caisse de résonnance, n’était cependant pas insaisissable à un lecteur attentif. […] Remarquons plutôt que ces contes possèdent presque tous ce trait commun d’être, plus que des histoires au sens précis du terme, des rencontres avec l’inconnu qui sont des sources d’enquête et, dans les meilleurs des cas, d’explications. » Cette idée est conclue par de la manière suivante : « Le monde est un tissu d’incertitudes où êtres et choses se dérobent à qui désire posséder la vérité. » Je pense qu’elle résume bien l’impression générale et finale à la lecture de ce recueil. C’est cette impression qui a porté le lecteur – du moins est-ce cette impression qui m’a portée en tant que lectrice – jusqu’au bout de chaque conte, le fait de vouloir découvrir ce qu’il en est véritablement sans jamais pouvoir le saisir (comme dans le conte du Roi-Lune par exemple où chaque épisode trouve son mystère qui n’est jamais résolu). Enfin, la préface se centre sur les particularités linguistiques qui forment l’originalité et l’unité des contes du recueil. « Le langage d’Apollinaire dans Le Poète Assassiné est tout ambigüité ludique. » Mention précédée de celle-ci : « L’exemple d’un Rabelais réalisant dans le jeu verbal une formalisation mythique de son temps (celui d’un Jary aussi) n’a pas été oublié. »

En résumé, la préface de Michel Décaudin instruit des choses suivantes : le Poète Assassiné est un recueil de contes qui se jouent sur une fusion étroite entre la réalité vécue du poète et le fantasme de la fiction. Ce n’est donc pas une autobiographie mais une fiction parsemée de détails qui pourraient êtres autobiographiques s’ils étaient cohérents, logiques et groupés de manière véritable. Croniamantal se dresse donc en idéal mythique du poète selon la plume d’Apollinaire et non comme son « frère » identique.
Si la rédaction de l’œuvre et son assemblage se sont avérés chaotiques et imprécis à première vue, il est possible de déceler une unité au sein du recueil. Le conte majeur est « Le poète assassiné » et Michel Décaudin affirme que les autres contes sont une « caisse de résonnance » les contes qui le précisent et le mettent en lumière. Enfin, cet ensemble est marqué par une unité sur le jeu linguistique qui parsème l’œuvre, et cette chape de mystère que décrit si bien cette proposition citée précédemment : « Le monde est un tissu d’incertitudes où êtres et choses se dérobent à qui désire posséder la vérité. »

Structure générale de l’œuvre :

–  Le Poète assassiné (constitué de dix-huit chapitres)
–  Le Roi-Lune (constitué de cinq chapitres)
–  Giovanni Moroni
–  La Favorite
–  Le Départ de l’ombre
–  La Fiancée posthume
–  L’œil bleu
–  L’Infirme divinisé
–  Sainte Adorata
–  Les Souvenirs bavards
–  La Rencontre au cercle mixte
–  Petites recettes de magie moderne
–  La Chasse à l’aigle
–  Arthur roi passé roi futur
–  L’Ami Méritarte
–  Cas du brigadier masqué c’est-à-dire le poète assassiné

Contes écartés du Poète assassiné :
–  La Comtesse d’Eisenberg
–  L’Albanais
–  La Gastro-astronomisme ou la Cuisine nouvelle
–  Le Robinson de la gare Saint-Lazare


Extraits :

Extrait 1 : I – Renommée (Le poète assassiné)

Ce chapitre ouvre le premier conte du recueil qui est le plus long et somme toute le plus important du recueil.

On nous présente Croniamantal, le héros du conte, le poète mythique qu’a créé Apollinaire. C’est un passage assez léger, salace et drôle à plusieurs égards. Rien de plus qu’une entrée plaisante. Ce n’est donc pas l’un des passages qui dressent le lyrisme poétique de l’œuvre, mais le jeu linguistique admet une certaine licence poétique fondée sur la liberté.

La gloire de Croniamantal est aujourd’hui universelle. Cent vingt-trois villes dans sept pays sur quatre continents se disputent l’honneur d’avoir vu naître ce héros insigne. J’essayerai plus loin d’élucider cette importante question.
Tous ces peuples ont plus ou moins modifié le nom sonore de Croniamantal. Les Arabes, les Turcs et autres peuples qui lisent de droite à gauche n’ont pas manqué de le prononcer Latnamaïnorc, mais les Turcs l’appellent bizarrement Pata, ce qui signifie oie ou organe viril, à volonté. Les Russes le surnomment Viperdoc, c’est-à-dire né d’un pet ; on verra plus loin la raison de ce sobriquet. Les Scandinaves, ou du moins les Dalécarliens, l’appellent volontiers
quoniam, en latin, qui signifie parce que, mais désigne souvent les parties nobles dans les récits populaires du Moyen Age. On voit que les Saxons et les Turcs manifestent à l’égard de Croniamantal le même sentiment en lui appliquant des surnoms identiques, mais dont l’origine est encore mal expliquée. On suppose que c’est une allusion euphémique à ce qui se trouvait dans le rapport médical du médecin marseillais Ratiboul sur la mort de Croniamantal. D’après cette pièce officielle, tous les organes de Croniamantal étaient saints et le médecin légiste ajoutait en latin , comme le fit l’aide-major Henry pour Napoléon : partes viriles exiguitatis insignis, sicut pueri. (Note de l’éditeur : parties viriles d’une petitesse remarquable, comme celles d’un enfant).
Au demeurant, il est des pays où la notion de la virilité croniamantalesque a complètement disparu. C’est ainsi qu’en Moriane les nègres le nomment Tsatsa ou Dzazdza ou Rsoussour, noms féminins, car ils ont féminisé Croniamantal comme les Byzantins ont féminisé le vendredi saint en en faisant la sainte Parascève.(Note de l’éditeur : veille du sabbat, vendredi, et, par excellence, vendredi saint).

Suite à cet extrait se déroulent plusieurs chapitres qui s’occupent de raconter les étapes de la venue au monde de Croniamantal. Le récit est axé sur la mère de Croniamantal et sur son père adoptif. Lorsque tous deux meurent, Croniamantal est recueillit par M. Janssen qui l’élève. Ces chapitres s’intitulent : II-Procréation, III-Gestation, IV-Noblesse, V-Papauté, VI-Gambrinus, VII-Accouchement, VIII-Mammon, jusqu’au chapitre IX-Pédagogie dont je vais proposer un extrait. Cet extrait contrairement au précédent n’a pas cette dimension légère qui en faisait quelque chose de comique par son fond et sa forme. Il est plus lyrique et son thème plus élevé que le débat sur la renommée virile du héros du conte. Ce sont des images telles que « l’herbe ruisselait de lumière laiteuse » ou encore « leurs lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect étrange » qui contribuent à construire la dimension lyrique du recueil par le fond des mots, leurs images, et non par la forme linguistique comme dans l’extrait précédent. On aurait comme une double pratique poétique dans la rédaction des contes : une pratique classique, avec les images, les métaphores qui créent du sens dans l’esprit du lecteur, et une pratique totalement émancipée de la tradition poétique, cette licence sur les thèmes (l’érotisme parfois très trivial, à la limite du pornographique, les références scatophiles explicites en en sont des exemples) et la liberté des jeux de mots, sur les effets de sens et les effets de sens. L’association entre ces deux pratiques rend difficile la définition de l’œuvre d’Apollinaire. Je pense qu’il faut la prendre comme elle est, se contenter de la définition de l’encyclopédie Universalis qui présente Apollinaire comme étant « à mi-chemin entre surréalisme et les symbolistes ».

Extrait 2 : IX-Pédagogie

Dès que Croniamantal eut six ans, M. Janssen l’emmena souvent dans la campagne le matin. Croniamantal aimait ces leçons dans les sentiers des collines boisées. M. Janssen s’arrêtait parfois et montrant à Croniamantal des oiseaux voletant l’un près de l’autre ou des papillons se poursuivant et s’ébattant ensemble sur un églantier, il disait que l’amour guide toute la nature. Ils sortaient aussi le soir par le clair de lune et le maître expliquait à l’élève les destins secrets des astres, leur cours régulier et leur effet sur les hommes.
Croniamantal n’oublia jamais qu’un soir lunaire de mai, son maître l’avait mené dans un champ à la lisière d’une forêt ; l’herbe ruisselait de lumière laiteuse. Autour d’eux les lucioles palpitaient ; leurs lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect étrange. Le maître attira l’attention du disciple sur la douceur de cette nuit de mai :
« Apprenez, disait-il, car il ne le tutoyait plus, parce que l’enfant avait grandi ; apprenez tout de la nature et aimez-la. Qu’elle soit votre nourrice véritable dont les mamelles insignes sont la lune et la colline. »
Croniamantal avait à cette époque treize ans et son esprit était déjà fort éveillé. Il écoutait attentivement les paroles de M. Janssen.
« J’ai toujours vécu en elle, mais mal vécu en somme, car on ne doit pas vivre sans amour humain, sans compagne. N’oubliez pas que tout est preuve d’amour dans la nature. Moi-même hélas ! je suis maudit pour n’avoir pas suivi cette loi avant laquelle n’existe que sa nécessité qui est le destin.
– Comment, dit Croniamantal, vous mon maître, qui connaissez tant de sciences, n’avez-vous pas distingué cette loi puisque les rustres la connaissent et même les animaux, les végétaux, les matières inertes ?
– Heureux enfant qui peut à treize ans faire de telles questions ! dit M. Janssen. J’ai toujours connu cette loi, à laquelle nul être ne saurait être rebelle. Mais quelques hommes disgraciés ne doivent pas connaître l’amour. Cela arrive surtout parmi les poètes et les savants. Les âmes sont vagabondes, j’ai la conscience des vies précédentes de mon âme. Elle n’a jamais animé que des corps stériles de savants. Il n’y a rien qui doive vous étonner dans mon affirmation. Des peuples entiers respectent les animaux et proclament la métempsycose, croyance honorable, évidente, mais outrée, puisqu’elle ne tient aucun compte des formes perdues et de l’éparpillement inévitable. Leur respect eut dû s’étendre aux végétaux et même aux minéraux. Car la poussière des chemins, qu’est ce qu’autre chose que la cendre des morts ? Il est vrai que les Anciens ne prêtaient point de vie aux choses inertes.  Des rabbins ont cru que la même âme habita les corps d’Adam, de Moïse et de David. En effet, le nom d’Adam se compose en hébreu d’Aleph, Daleth et Mem, premières lettres des trois noms. La vôtre habita comme la mienne dans d’autres corps humains, dans d’autres animaux ou fut éparpillée et continuera ainsi après votre mort puisque tout doit resservir. Car peut-être il n’y a plus rien de nouveau et la création a cessé peut-être… J’ajoute que je n’ai jamais voulu l’amour, mais je le jure, je ne recommencerais pas une vie semblable. J’ai mortifié ma chair et pratiqué de dures pénitences. Je voudrais que votre vie fût heureuse.

L’extrait se compose de deux extraits tirés du chapitre X-Poésie. Le premier m’intéresse pour sa manière de développer la description que j’ai trouvée tout simplement précise, originale et délicieuse dans ses images et ses procédés. Le deuxième extrait a retenu mon attention par son jeu méta-poétique. C’est-à-dire pour cet effet de poésie qui parle de la poésie. Bonne lecture !

Extrait 3 : X-Poésie (1)

Dans les premiers jours de l’année 1911, un jeune homme mal habillé montait la rue Houdon en courant. Son visage extrêmement mobile paraissait tour à tour plein de joie et d’inquiétude. Ses yeux dévoraient tout ce qu’ils regardaient et quand ses paupières se rapprochaient rapidement comme des mâchoires, elles engloutissaient l’univers qui se renouvelait sans cesse par l’opération de celui qui courait en imaginant les moindres détails des mondes énormes dont il se repaissait. Les clameurs et les tonnerres de Paris éclataient au loin et autour du jeune homme qui s’arrêta tout essoufflé, tel un cambrioleur trop longtemps poursuivi et prêt à se rendre. Ces clameurs, ce bruit indiquaient bien que des ennemis étaient sur le point, comme un voleur. Sa bouche et son regard exprimèrent la ruse et marchant maintenant avec lenteur, il se réfugia dans sa mémoire, et allait de l’avant, tandis que toutes les forces de sa destinée et de sa conscience écartaient le temps pour qu’apparût la vérité de ce qui est, de ce qui fut et de tout ce qui sera.
Le jeune homme entra dans une maison sans étage. Sur la porte ouverte, une pancarte portait :

Entrée des Ateliers

Il suivit un couloir où il faisait si sombre et si froid qu’il eut l’impression de mourir et de toute sa volonté, serrant les dents et les poings, il mit l’éternité en miettes. Puis soudain il eut de nouveau la notion du temps dont les secondes martelées par une horloge qu’il entendit alors tombaient comme des morceaux de verre et la vie le reprit tandis que de nouveau le temps passait. Mais au moment où il se disposait à toquer contre une porte, son cœur battit plus fort, crainte de ne trouver personne.
Il toquait à la porte et criait :
« C’est moi, Croniamantal. »


Extrait 4 : X-Poésie (2)

« J’ai fait hier mon dernier poème en vers réguliers :

Luth
Zut !

Et mon dernier poème en vers irréguliers.
(Prend garde que dans la deuxième strophe le mot fille est pris en mauvaise part) :

Pourquoi revient-il Hjalmar
Les hanaps d’argent coupelle restèrent vides
Les étoiles du soir
Devinrent les étoiles du matin
Et réciproquement
La sorcière de la forêt de Hrûloe
Prépara son repas
Elle était hippophage
Mais lui ne l’était pas
Maï maï ramabo nia nia

Puis les étoiles du matin
Redevinrent les étoiles du soir
Et réciproquement
Il s’écria – Au nom de Maroe
Et de son gypaète préféré
Fille d’Arnammoer
Prépare la boisson des héros
– Parfaitement noble guerrier
Maï Maï ramabo nia nia

Elle prit le soleil
Et le plongea dans la mer
Ainsi les ménagères
Font tremper un jambon dans la saumure
Mais malheur ! les saumons voraces
Ont dévoré le soleil noyé
Et se sont fait des perruques
Avec les rayons
Maï Maï ramabo nia nia

Elle prit la lune et l’entoura de bandelettes
Comme on fait aux mortes illustres
Et aux petits enfants
Et puis à la clarté des seules étoiles
Les éternelles
Elle fit une décoction de sélage
D’euphorbe de goudron de Norvège
Et de morve des Alfes
Pour donner à boire au héros
Maï Maï ramabo nia nia

Il mourut comme le soleil
Et la sorcière grimpée au haut d’un sapin
Ecouta jusqu’au soir
La rumeur des grands vents engouffrés dans la fiole
Et les scaldes menteurs en donnent leur parole
Maï Maï ramabo nia nia

Croniamantal se tut un instant puis il ajouta :
« Je n’écrirai plus qu’une poésie libre de toute entrave, serait-ce celle du langage. Ecoute, mon vieux !

MAHEVIDANOMI RENANOCALIPNODITOC
EXTARTINAP + v.s.
A.Z.

TEL : 33-122       Pan : Pan
OeaoiiiioKTin
Iiiiiiiiiiii

– Ton dernier vers mon pauvre Croniamantal, dit l’oiseau du Bénin, est un simple plagiat de Fr.nc.s J.mm.s.
– Ce n’est pas vrai, dit Croniamantal. Mais je ne composerai plus de poésie pure. Voilà où j’en suis par ta faute. Je veux faire du théâtre.

Le dernier extrait que je proposerai du conte Le Poète Assassiné est tiré du chapitre suivant, c’est-à-dire XI-Dramaturgie. Suite à cette définition de la poésie et la volonté exprimée par le héros de faire du théâtre il se rend aux Théâtres pour y proposer sa pièce. Ce chapitre est présenté comme l’intérieur d’une pièce, avec le nom des locuteurs avant leurs répliques. C’est aussi un vaste capharnaüm, les thèmes s’enchaînent sans ordre logique, la plupart des répliques semblent venir d’ailleurs sans avoir de rapport avec la précédente et la suivante. J’ai sélectionné une réplique, l’une des plus construites. Toujours pour ce sens méta-littéraire, sauf qu’ici c’est le théâtre qui parle du théâtre.

Extrait 5 : XI-Dramaturgie

LE PREDICATEUR

Le théâtre, mes chers frères, est une école de scandale, c’est un lieu de perdition pour les âmes et pour les corps. Au témoignage des machinistes tout est truqué dans un théâtre. Des sorcières plus vieilles que Morgane y arrivent à se faire passer pour des fillettes de quinze ans.
Que de sang versé dans un mélodrame ! Je le dis en vérité, bien qu’il soit postiche, ce sang retombera par tiers sur la tête des enfants des auteurs, des acteurs, des directeurs, des spectateurs, jusqu’à la septième génération. « Ne mater suam »
(Note de l’éditeur : « File, mère, je coudrai. »), disaient autrefois les jeunes filles à leurs mères. Aujourd’hui elles demandent : « Irons-nous au théâtre ce soir ? »
Je vous le dis en vérité, mes frères. Peu de spectacles ne mettent pas les âmes en danger. Outre le spectacle de la nature, je ne sache que la baraque du pétomane où l’on puisse aller sans crainte. Ce dernier spectacle, mes chers frères, est gaulois et sain. Le bruit dilate la rate, il chasse Satan des lombes où il gîte et c’est ainsi que les Pères du sédert arrivaient à s’exorciser en eux-mêmes. »

Les chapitres qui achèvent le conte du Poète Assassiné s’intitulent : XII-Amour, XIII-Mode, XIV-Rencontres, XV-Voyage, XVI-Persécution, XVII-Assassinat et enfin, XVIII-Apothéose. Libre à vous de vous enquérir plus en avant des aventures de Croniamantal et des passages qui pourraient être intéressants selon vous.

Une fois le conte achevé, on ne recroisera plus Croniamantal. Chaque conte est axé sur un nouveau personnage qui est souvent le « je » narratif sans que l’on sache avec exactitude de qui il s’agit. Sinon, on a un narrateur « je » qui nous raconte l’histoire d’un autre car ce dernier lui a raconté, ou alors on lui a raconté dans telle ou telle circonstance.

Je ne vais pas mettre un extrait de chaque autre conte. Seulement lorsque cela me tiendra à cœur, toujours pour une raison X ou Y que je tenterai de mettre en avant.

Le conte du Roi-Lune qui se compose de cinq parties a un chapitre I très descriptif qui m’a plu. Je vais en mettre un extrait. Il vous appartiendra ensuite d’aller découvrir ce qui se cache dans la caverne du Roi-Lune.

Extrait 6 : Roi-Lune I

Je compris qu’il serait impossible de trouver Werp avant le jour et je cherchai quelque grotte, quelque anfractuosité de rocher où m’abriter du vent jusqu’à l’aube. Comme j’examinais fort soigneusement cette sorte de falaise qui se dressait devant moi, il me sembla apercevoir une ouverture vers laquelle je me dirigeai. Je reconnus une caverne très spacieuse et m’y aventurai. Au-dehors, le vent faisait rage et la plainte des sapins avait quelque chose de poignant, comme si des milliers de voyageurs égarés avaient crié leur désespoir. Au bout de quelques minutes, m’étant habitué à la caverne, je perçus un bruit lointain de musique. Je crus d’abord m’être trompé, mais bientôt, je ne doutais plus, des ondes sonores et harmonieuses parvenaient jusqu’à mes oreilles, et provenaient des entrailles de la montagne.

 

L’extrait que je choisis maintenant de présenter se trouve bien plus loin dans le recueil, il s’agit du conte « Petites recettes de magie moderne ». C’est un conte qui détaille de prétendues recette de magie retrouvée dans un grimoire à usage contemporain. C’est bien sûr une satire évidente des arts occultes qui prête forcément à rire.

Extrait 7 : Petites recettes de magie moderne

Pommade pour éviter les pannes en automobile

Elle est très facile à faire. On prend plusieurs écorces de melon, il n’est pas besoin d’acheter de chapeaux neufs, les vieux étant excellents pour cet usage ; ces melons doivent être très mûrs en effet. Evitez le plus possible que les écorces ne s’imprègnent de votre odeur en les épluchant et pour cela trempez au préalable vos mains dans de la farine. Coupez les écorces par morceaux et mettez-les dans une corbeille au four. Quand elles auront perdu toute leur humidité, pilez-les dans un mortier et passez la poussière dans un tamis très fin. Mélangez enfin à une solution de graisse de cheval. Vous m’en direz des nouvelles.


Le dernier extrait contient la preuve que l’ensemble de conte est lié. Dans le conte « Cas du brigadier masqué » on arrive à une énumération des personnages des contes précédents et ce qu’ils subissent.

Extrait 8 : Cas du brigadier masqué

Dans de grands paysages de neige et de sang il vit la dure vie des fronts ; la splendeur des obus éclatés ; le regard éveillé des guetteurs épuisés de fatigue ; l’infirmier donnant à boire au blessé ; le maréchal des logis d’artillerie agent de liaison d’un colonel d’infanterie attendant avec impatience la lettre de son amie ; le chef de section prenant le quart dans la nuit couverte de neige ; le Roi-Lune flottait au-dessus des tranchées et criait non pas en allemand, mais en langue française :

« C’est à moi de lui enlever la couronne que j’ai donnée à son grand-père. »

En même temps, il jetait de petites bombes pleines d’angoisse et de folie sur ses régiments bavarois ; dans le corps des Garibaldiens, Giovanni Moroni recevait une balle dans le ventre er mourait en pensant à sa mère Attilia ; à Paris, David Bakar tricotait des passe-montagnes pour les soldats et lisait l’Echo de Paris ; Viersélin Tigoboth, à cheval sur le porteur d’arrière, conduisait une voiture-canon belge vers Ypres ; Mme Muscade soignait les blessés dans un hôpital de Cannes ; le fopoîte Paponat était sergent-fourrier dans un dépôt d’infanterie à Lisieux ; René Dalize commandait à une compagnie de mitrailleuses ; l’oiseau du Bénin camouflait les pièces d’artillerie lourde ; à Szepeny, en Hongrie, un petit vieillard élégant se suicidait devant l’autel où repose la châsse de sainte Adorata ; à Vienne, le comte Polaski, dont le château est aux environs de Cracovie, marchandait chez un brocanteur un singulier masque en forme de bec d’aigle ; le feldwebel Hannès Irlbeck ordonnait à ses recrues de massacrer un vieux prêtre ardennais et quatre jeunes filles sans défense ; le vieux ventiloque Chislam Borrow allait donner allait donner des séances dans les hôpitaux de Londres pour distraire les blessés. Et les obus éclataient en gerbes merveilleuses.

 

Sans connaître le livre vous n’avez pas compris grand-chose à ce dernier extrait. La plupart des personnages cités sont des acteurs des contes précédents et ils trouvent tous une même scène dans ces paragraphes. C’est pour cela que je les ai présentés comme participant à lier les composantes de cette œuvre entre elles. C’est comme un aboutissement final, un bouquet final.

Ce sera tout pour le poète assassiné et c’est déjà pas mal. J’espère ne pas vous avoir assommer avec mes extraits, leurs présentations et la mise en avant de l’enseignement de la préface.

Je vous souhaite une bonne lecture de l’œuvre s’il advenait qu’il vous prenne de la lire.

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
Cet article a été publié dans Apollinaire, AUTEURS & OEUVRES, De la Littérature Classique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour A la découverte d’Apollinaire : Troisième étape – Le poète Assassiné

  1. Mina dit :

    Et bien, tu ne m’as pas du tout assommée! Au contraire, je suis curieuse de découvrir ce recueil, que je ne connaissais pas non plus. Ton introduction des extraits est vraiment bien faite : tu les contextualises bien pour qu’on les comprenne et ils n’en révèlent pas trop. C’est juste assez pour donner envie de lire le recueil ! Ton résumé de la préface m’a beaucoup intéressé: il montre bien la complexité de ce recueil et le projet de l’auteur.

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