Découverte d’Apollinaire – Deuxième étape : Recueil le Guetteur Mélancolique et Poèmes retrouvés

Le Guetteur Mélancolique est un recueil posthume dont la première parution est datée de 1952. L’édition Nrf de Poésie/Gallimard propose une édition doublée du recueil Poèmes retrouvés publiés pour la première fois en 1956. J’ai lu cette œuvre avec beaucoup de plaisir et j’ai sélectionné quelques poèmes que je vous ai retranscrits ci-dessous dans le but de partager la poésie d’Apollinaire. Bonne lecture à tous !

« Et toi mon cœur pourquoi bas-tu

Comme un guetteur mélancolique
J’observe la nuit et la mort »

(Introduction au recueil le Guetteur Mélancolique)

Extraits du Recueil Le Guetteur Mélancolique

Section du recueil : Stavelot (1899)

O mon cœur j’ai connu la triste et belle joie
D’être trahi d’amour et de l’aimer encore
O mon cœur mon orgueil je sais je suis le roi
Le roi que n’aime point la belle aux cheveux d’or

Rien n’a dit ma douleur à la belle qui dort
Pour moi je me sens fort mais j’ai pitié de toi
O mon cœur étonné triste jusqu’à la mort
J’ai promené ma rage en les soirs blancs et froids

Je suis un roi qui n’est pas sûr d’avoir du pain
Sans pleurer j’ai vu fuir mes rêves en déroute
Mes rêves aux yeux doux au visage poupin

Pour consoler ma gloire un vent a dit Ecoute
Elève-toi toujours Ils te montrent la route
Les squelettes de doigts terminant les sapins

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 23)

Section du recueil : Rhénanes (1901-1902)

Crépuscule

Ruines au bord du vieux Rhin
On s’embrasse bien dans votre ombre
Les mariniers qui voient de loin
Nous envoient des baisers sans nombre

La nuit arrive tout à coup
Comme l’amour dans ces ruines
Du Rhin là-bas sortent le cou
Des niebelungs et des ondines

Ne craignons rien des nains barbus
Qui dans les vignes se lamentent
Parce qu’ils n’ont pas assez bu
Ecoutons les nixes qui chantent

Honnef, 1901

(Edition Nrf Poésie/Gallimard – page 43)

Section du recueil : Poésie à Yvonne (1903)

« Aujourd’hui, de cinq à six heures, suivi la voisine divine. Restif dirait : « Féïque ». Pas osé lui donner les vers faits hier. »
Journal, 14 avril 1903.

Vous dont je ne sais pas le nom ô ma voisine
Mince comme une abeille ô fée apparaissant
Parfois à la fenêtre et quelquefois glissant
Serpentine onduleuse à damner ô voisine
Et pourtant sœur des fleurs ô grappe de glycine

En robe verte vous rappelez Mélusine
Et vous marchez à petits pas comme dansant
Et quand vous êtes en robe bleu-pâlissant
Vous semblez Notre-Dame des fleurs ô voisine
Madone dont la bouche est une capucine

Sinueuse comme une chaîne de monts bleus
Et lointains délicate et longue comme un ange
Fille d’enchantements mirage fabuleux
Une fée autrefois s’appelait Mélusine
O songe de mensonge avril miraculeux

Tremblante et sautillante ô vous l’oiselle étrange
Vos cheveux feuilles mortes après la vendange
Madone d’automne et des printemps fabuleux
Une fée autrefois s’appelait Mélusine
Etes-vous Mélusine ô fée ô ma voisine

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 53)

Section du recueil : Poèmes divers (1900 – 1917)

Le suicidé

Trois grands lys Trois grand lys sur ma tombe sans croix
Trois blancs lys poudrés d’or que le vent effarouche
Arrosés seulement quand un ciel noir les douche
Majestueux et beaux comme sceptres des rois

L’un sort de ma plaie et quand un rayon le touche
Il se dresse sanglant c’est le lys des effrois
Trois grands lys Trois grands lys sur ma tombe sans croix
Trois blancs lys poudrés d’or que le vent effarouche

L’autre sort de mon cœur qui souffre sur la couche
Où le rongent les vers. L’autre sort de ma bouche
Sur ma tombe écartée ils se dressent tous trois
Tout seuls Tout seuls et maudits comme moi je crois
Trois grands lys Trois grands lys sur ma tombe sans croix

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 80)

 

L’enfant d’or

Dans la barque fuyait près d’une ombre la reine
Quand les tambours battaient et lorsque les sanglots
Secouaient le monarque ainsi que la carène
Qui tremble à l’horizon sur l’écume des flots

La chanson des rameurs sur les vagues se traîne
La reine et l’enfant d’or agitaient des grelots
Dont la fente évoquait la grenade qu’égrène
Sur l’écho des récifs le chœur des matelots

Belles chairs de cristal les joyaux les squelettes
Tombent au fond des mers où surnagèrent tant
De fleurs de cheveux roux et de rames flottant

Parmi les troupes de méduses violettes
Cortège de ta fuite ou floraison d’effroi
Et des gemmes tombaient du manteau du vieux roi

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 92)

Les statues endormies qui rêvent toutes blanches
Dont la soif de mourir jamais ne s’étanche
Les statues blêmies
Des amours souriants et gelés
Sous la neige qui tombe
Songent aux tombes
D’amours morts
Enterrés sur un lit de roses et de verveines
En quelque Cythère lointaine
Il somnole en leur marbre un vague souvenir
D’Hellas endormie
Sous la Séléné d’or

O mon âme
Que jamais ne t’étreigne
Le froid des Paros
Sous les soleils d’avril

Les guêpes et les mouches
Ont trompetté leur haine
J’ai la tristesse d’être à la merci d’instincts
Les vers visqueux me guettent
Avec le froid des pluies
Sous terre mon cadavre verdi

Sera ma vie lointaine
Et rien
Un corps décomposé
Fleurissant en fleurs tôt fanées
Fleurs des fiancés
Des trépassés

C’est le destin des hommes
Des hommes qu’on oublie
Guillaume
Oui

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 98)

 

Recueil Poèmes retrouvés à la suite du Guetteur Mélancolique

Aurore d’hiver

L’aurore adolescente
Qui songe au soleil d’or,
– Un soleil d’hiver sans flammes éclatantes
Enchanté par les fées qui jouent sous les cieux morts, –
L’Aurore adolescente
Monte peu à peu
Si doucement qu’on peut
Voir grelottante
Rosir l’aurore pénétrée
De la fraîcheur de la dernière vêprée.
Et le soleil terne, enchanté,
Se montre enfin, sans vie,
Sans clarté,
Car les fées d’hiver les lui ont ravies
Et l’aurore joyeuse
Heureuse,
Meurt
Tout en pleurs
Dans le ciel étonné
Quasi honteuse
D’être mère d’un soleil mort-né.

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 129)

Lecture

Le moine de Santabarem
Vêtu de noir et ses mains pâles étendues
Clama « Lilith »
Et dans la nuit blême
Ululait une orfraie et le moine dit :
« Je vois Lilith qui vole poursuivie
Par trois anges… »
– Ici s’arrête le grimoire rongé des vers
Et je songe à la nuit, la lune
A son premier quartier.
Et je songe aux Empereurs byzantins.
J’aperçois quelque autel dans un nuage
D’encens
Je fleure des roses de Jéricho,
Et je vois briller des yeux adamantins de crapauds
Et je songe au grimoire,
Au parchemin rongé,
A quelque chambre noire
Où vit retiré un alchimiste.
Et je rêve et le jour prend teinte d’améthyste
Et je ne sais pourquoi
Je songe de femme à barbe et de colosse triste
Et je frissonne d’entendre en ma chambre derrière moi
Comme un bruissement de soie.

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 133)

 

Méditation

Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule
Parfois une fusée illumine la nuit
C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le flot chantant dans mon abri de craie

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 206)

 

Puisque les jours nous abandonnent
Comme une guirlande fanée
Cherchons ailleurs une couronne
Abandonnée

Sera-ce un nimbe ou l’auréole
De nos transfigurations
Une lumière ou le symbole
Des passions

Des passions qui furent flammes
Et qui brûlèrent notre cœur
Tel vient un cortège de femmes
A l’air vainqueur

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 210)

 

Je me souviens de mon enfance
Eau qui dormait dans un verre
Avant les tempêtes de l’espérance
Je me souviens de mon enfance

Je songe aux métamorphoses
Qui s’épanouissent dans un verre
Comme l’espoir et la tristesse
Je songe aux métamorphoses

C’est ma destinée que je lis
Dans les reflets incertains
Les jeux sont faits rien ne va plus
C’est ma destiné que je lis

(édition Nrf Poésie/Gallimard – page 211)

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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