Nouvelle : L’île au miroir

Voici une nouvelle que j’ai écrite pour un concours à échelle nationale auquel je suis arrivée première dans la catégorie jeune (moins de 16 ans à l’époque) en août 2009.

Bonne lecture !

I

Sonia et Tonio étaient mariés depuis cinq ans maintenant. Ils s’étaient rencontrés pendant l’anniversaire d’un ami commun. Au beau milieu du repas, des danses et de la liesse générale, ils s’étaient parlés, ils s’étaient plus l’un à l’autre. Peu après, ils avaient décidés de bâtir leur avenir ensemble.

Elle, était issue d’une riche famille de bourgeois vivant sur la côte bretonne. Lui, était devenu un riche ingénieur dans une industrie française. Ils vivaient sur l’île de St Pierre et Miquelon, au large du Canada, menant un train de vie tout à fait confortable qui faisait plus d’un envieux. Le couple bourgeois se délectait d’être jalousé et admiré.

Chaque année, ils s’offraient un voyage sur leur paquebot privé de luxe. Ils rejoignaient leur France natale pour rendre visite à leur famille au mois de juillet et au mois d’août.
Mais leur dernier voyage ne se déroula pas du tout comme prévu.

Tout débuta lorsque le capitaine du bateau perdit la connexion avec les terres et que ses instruments commencent à devenir fous. Hébété, le pauvre homme envoya un de ses mousses à la recherche des ses riches employeurs.

Tonio arriva le premier un verre de mojito frais à la main.

_ Que se passe-t-il ici ? aboya-t-il peu amène.

_ Je ne contrôle plus rien, je…

_ Eh bien ! le coupa-t-il en fronçant des sourcils. Débrouillez-vous ! Ce n’est pas mon métier, tout ce que je veux c’est arriver en Bretagne avant que la semaine soit écoulée.

Sur ce, il sortit de la cabine pour regagner la terrasse où il se prélassait avant que l’équipage ne vienne l’indisposer. En route, il croisa sa compagne qui arrivait essoufflée, accoutrée du maillot de bain le plus léger jamais inventé auparavant.

_ Que se passe-t-il ?

_ Rien ma douce, ils ont eu un petit problème de navigation qu’ils vont vite arranger !
Ils marchèrent côte à côté, enchainant les ponts et les escaliers. Enfin, ils s’installèrent sur des chaises longues agréablement rembourrées. Les eaux d’une piscine scintillaient au soleil. Sonia s’étira de tout son long et entreprit de se couvrir à nouveau de crème solaire pour que l’astre roi ne lui brûle pas sa douce peau satinée. Tonio sirota son verre en observant distraitement les vagues calmes et indolentes.

_ Mon chéri ? minauda Sonia en se couchant de manière à le voir. Est-ce que ton âme de poète peut s’exprimer pour moi ?

Il lui sourit et lui fit signe de patienter. Il ferma les yeux et lui fit une grimace, feignant la réflexion profonde.

Elle éclata de son rire si caractéristique : aigu et saccadé qui gênait toujours ceux qui l’entendaient. Ses éclats perçants dont elle tirait une fierté auraient dus la couvrir la honte… Mais cette honte, c’était toujours ses auditeurs qui la ressentaient. Sauf son pauvre mari…

Lui, était flatté par sa demande. Toujours fier comme un pan lorsqu’elle louait ses talents en poésie. Il ne loupait jamais une occasion de débiter une suite de vers pour impressionner son entourage, même si ce qu’il disait n’avait aucun sens.

_ Attends ma douce, j’attends que la mer me chuchote ce que je dois te dire sur elle.
Il inspira un grand coup pour se donner un effet et commença à débiter ses vers :

Entends-tu le murmure incessant de ces flots ?
As-tu déjà ressentit la profonde essence des ondes ?
Non, toi qui ne fais pas attention à ce monde !
Non, toi qui préfère ta vie sans le moindre écho !

Sonia éclata de rire à nouveau et Tonio inclina la tête, un sourire faussement modeste accroché sur son visage.

Le capitaine fit irruption sur le pont, rougit par la course effrénée qu’il venait de mener pour arriver en ce lieu.

_ Monsieur, nous allons devoir abandonner le navire. Nous fonçons droits sur une île !

_ Comment ça ?

_ Regardez par là, vous ne voyez donc pas cette silhouette embrumée ? Je ne comprends pas, elle ne figure sur aucune de mes cartes.

_ Si, maintenant que vous le dites, je la vois ! Mais pourquoi ne pas changer tout simplement de cap ?

_ Parce que je ne le peux pas !

Le marin soutint le regard lourds de reproches du bourgeois et lui fit signe de le suivre.

II

Sonia jura et tenta de défroisser la longue jupe et le chemisier qu’elle avait passé à la hâte. Des larmes lui piquèrent les yeux quand elle songeait à toutes les affaires qu’elle avait abandonnées dans le majestueux paquebot blanc qui filait indolent vers les falaises de l’île.

L’équipage était répartit en trois canots de sauvetage et l’un d’entre eux contenait le couple morose. Le capitaine, tirait ce petit monde à la force de ses seuls bras vers une plage de sable fin ou la falaise se courbait pour venir épouser la surface de l’océan au détriment du grand ciel.

Des nuages commençaient à s’amonceler, le vent se leva et les vagues tantôt si calme commençaient à éclabousser l’intérieur de la petite embarcation. Sonia se mit à trembler et remonta ses jupes pour les tenir au sec.

La coque frémit au contact du sable et le capitaine invita ses passagers à descendre. Ils montèrent sur la plage, atteignant les dunes herbeuses qui leurs barraient l’horizon. Ils stoppèrent leur avancée en considérant avec suspicion une grande femme qui se tenait droite face à eux. Sonia se crispa de jalousie en considérant son visage fin et gracieux, sa taille fine que sa robe blanche piquée d’argent dessinait à la perfection.

_ Vous êtes-vous perdus étrangers ? demanda-t-elle.

Sa voix aux tonalités douces et uniques fit frissonner le petit groupe de naufragés.
Un craquement sinistre tira une grimace aux compagnons d’infortune. Leur bateau venait de se briser sur les écueils. Tonio risqua un regard et vit des morceaux retomber et soulever des gerbes d’eau salée.

_ Madame, commença le marin, nous avons eu un problème technique et nous voudrions savoir si quelqu’un serait en mesure de nous prêter un nouveau bateau pour que nous puissions joindre le continent.

_ Il n’y a pas de ville ici. D’ailleurs, mon îlot ne figure sur aucune carte.

Elle s’approcha et se planta face à Tonio, un pâle sourire étirant ses lèvres claires.

_ Mon île porte un nom, voulez-vous le savoir poète ?

Flatté par cette appellation, l’homme s’empressa de lui demander.

_ L’île aux miroirs, ceux qui la visitent sont obligés de se considérer et de s’apercevoir de ce qu’ils sont vraiment pour espérer en sortir.

_ C’est fini à la fin ! s’indigna Sonia ! J’ai un rendez-vous la semaine prochaine chez la plus grande esthéticienne de France ! Si je le manque, ma réputation va en être entachée !

_ Ce sont de bien piètres préoccupations, répliqua sèchement l’inconnue. Venez passer la nuit chez moi, et demain, vous retournerez chez vous.

Elle tourna les talons et avança de son pas aérien si agréable à regarder. Sa robe ondulait à chacun de ses mouvements comme les vagues de l’océan qui la cernait de toute part.

_ Tonio ? Peux-tu me rassurer ? gémit Sonia en se cramponnant au bras de son conjoint.

Chante, toi qui ne sais pas parler.
Saute, toi qui ne sais pas marcher.
Vois, toi qui ne peux pas entendre.
Donne, toi qui ne peux pas prendre.

_ Qu’est ce que cela veut dire ?

_ Je n’en sais rien, je n’en sais rien, répondit tristement Tonio.

III

_ Parlez-moi de vous ? commença l’inconnue en prenant un des nombreux plats sur la longue table.

_ Vous pourriez me dire votre nom, ce serait plus commode, non ? répliqua Sonia en tentant de paraître aimable.

_ Vous voulez, un nom ? Disons que je suis Opale, cela vous va ?

_ Je pense que ça ira, oui. Et bien je suis Sonia, mes parents sont…

_ Je ne veux pas savoir ce que sont vos parents, je veux savoir ce que vous êtes, vous.

La bourgeoise éclata de son rire tirant un sourire ironique à la Dame Opale.

_ Soit, je suis une humble femme, j’adore voir et entendre des choses drôle qui vaillent la peine d’être moquées.

_ Moquées ?

_ Oui, j’aime rire !

Elle repartit, comme pour illustrer ses propos et Opale hocha de la tête, arborant un sourire mystérieux.

_ Et vous monsieur, qu’avez-vous à dire sur vous ?

_ Moi, comme vous l’avez si gentiment fait remarqué tout à l’heure, je suis un poète !

J’embrasse les mots et les assembles pour les faire parler. Mes inspirateurs sont le ciel et l’océan. Je suis un Albatros car les gens sur terre ne me comprennent pas et me blessent sans arrêt car mes ailes de géant m’empêchent de marcher correctement parmi eux.

_ Vous n’avez rien inventé là…

_ Je sais, c’est Charles Baudelaire qui a fait cette allégorie, mais sans vouloir entacher sa mémoire, je suis maintenant bien plus haut que lui à son époque.

_ Mais oui bien sûr, répondit poliment la jeune femme avec un sourire faussement radieux.

_ Je peux vous faire une démonstration si vous voulez.

_ Eh bien…

Sonia réitéra son rire de bête folle et tapa dans le dos de son homme avant de se jeter sur un nouveau plat sans la moindre tenue. L’équipage considérait le trio de loin, préférant se concentrer sur les succulents mets servis par des servantes qui ne parlaient guère allant et venant dans le silence le plus oppressant qui soit.

_ Je vais le faire sur vous ce poème.

Ses yeux de cristal semblent voir à travers les âmes,
Ses doigts de soies raniment les fleurs qui fanent,
Ses mots résonnent comme la pure vérité dans l’air d’été,
Serait-elle la belle magicienne perdue par Thésée ?

Opale se leva, le dos raide et se dirigea vers l’une des hautes fenêtres qui diffusaient la lueur du couchant dans la pièce.

_ Non, je ne suis pas Médée, déclara-t-elle calmement. Mais il est juste de penser que je suis l’une des magiciennes de cet océan. Mes yeux de cristal lisent dans vos âmes et s’écarquillent d’horreur devant votre suffisance et votre arrogance. Mes doigts ne raniment pas les fleurs fanées, ils transforment les êtres en ce qu’ils sont vraiment, ils rendent leurs reflets réels. Et les mots que je viens de prononcer sont vraiment la pure vérité.

Sonia rit, et Tonio étouffa une exclamation traduisant son propre amusement. Les membres de l’équipage se tassèrent sur leur chaise en regardant la magicienne avec appréhension.

Cette dernière se tourna vers le couple et leva une main dans leur direction. Immédiatement le rire de Sonia prit des nuances encore plus aiguës, elle rétrécit, un bec lui poussa, ses bras se muèrent en ailes et des plumes lui poussèrent quelques instants après sur son nouveau corps. La mouette s’envola en continuant de pousser ses cris stridents qui ressemblaient étrangement à son rire affreux.

Tonio ne fut pas épargner par le sortilège de la gardienne de l’île aux miroirs. Il suivit la même métamorphose sauf qu’au lieu d’être une mouette, il était enfin l’albatros dont il se vantait d’être tout à l’heure. Il s’envola aussi poussa des cris lugubres, ressemblant à des injures, comme celle faite à Baudelaire un peu plus tôt.

_ Ne craignez rien bon marin, adorateurs de mon océan. Demain je vous donnerai un bateau et vous regagnerez la terre sans en être inquiété.

IV

Quand, dans le ciel de l’océan Atlantique, entre St Pierre et Miquelon et le Finistère, vous voyez un albatros voler en compagnie d’une mouette, que le premier hurle son sort au vent et que la deuxième semble rire à tous ses propos, vous pouvez baisser les yeux et vous dire que la magicienne Opale les a puni pour tous les vices qu’ils portaient en eux : arrogance, fiel, orgueil, luxure.

Vous penserez aussi à l’humble équipage, qui loin d’être ensevelit sous la richesse, ont été épargnés car ils savaient se contenter des simples choses et trouver ainsi le bonheur cher à la magicienne des ondes.

Eléonore COTTON
Juillet 2009
(tous droits réservés)
 
 

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A propos eleonorecotton

Eléonore Cotton est la gardienne de ce site. Le Havre de Pensée & Mots, c'est le croisement de ses études de Lettres Modernes et de ses goûts personnels en un mélange éclectique, mais représentatif de cette lectrice qui navigue sur plusieurs océans littéraires. Eternelle rêveuse, il lui arrive d'écrire de temps en temps...
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5 commentaires pour Nouvelle : L’île au miroir

  1. SnotraGrey dit :

    J’adore cette nouvelle ! Elle est très bien écrite, c’est très poétique.
    Elle est vraiment superbe, j’aime beaucoup la leçon que tu donnes au lecteur.
    Et les références que tu y mets (Baudelaire, La mythologie Grecque…).
    Ça me donne envie de dessiner la Magicienne Opale tiens !
    Si tu veux me donner d’autres précision sur son physique… 😀

  2. Pasquale dit :

    Quel style rugueux ! bancal et claudiquant. Un outrage à l’art et à l’intelligence. Un peu de modestie, non ? Ne soyez pas ce que vous dénoncez. L’âge n’excuse pas tout.

    • Vous me voyez navrée d’avoir froissé votre conception de l’art et de l’intelligence.
      L’âge n’excuse pas tout, assurément, mais cette nouvelle représente quelque chose pour moi dans l’état où elle est actuellement – état qui est celui qu’elle avait à l’âge où je l’ai écrite… Et non, on n’est pas parfait à 16 ans… Il est bien dommage que cette imperfection soit aussi insupportable.

      Si ce que vous trouvez ici est aussi déplaisant, passez votre chemin ! Il serait néfaste que vous subissiez un nouvel outrage !

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